Le Sarkopithèque

LE SARKOPITHÈQUE A POUR BUT D’ARCHIVER PUIS DE RECOUPER LES INFORMATIONS ET RÉFLEXIONS RELATIVES AU CHEF DE L’ÉTAT, À SON GOUVERNEMENT ET À LEURS [MÉ]FAITS. Nicolas Sarkozy a été élu Président de la République le 6 Mai 2007, jour de la Sainte-Prudence. Voyons-y un signe, et non un hasard.

Police et CRS : de nouveaux moyens de riposte 20.09.08

Ce sont deux documents confidentiels, qui ne circulent qu’au plus haut niveau de la Police nationale. Deux rapports, deux synthèses, deux « ReTex » comme dit le jargon policier. « ReTex », comme REtours d’EXpérience. L’un émane de la Direction centrale de la Sécurité publique (en gros : les policiers en tenue plus les Brigade anti-criminalité). Il comporte une quinzaine de pages. L’autre, de la Direction centrale des CRS. Trente et une pages.

À eux deux, ils dévoilent que les grandes manœuvres ont commencé Place Beauvau question « violences urbaines ». Ils ne versent pas dans l’analyse sociale ni structurelle, comme avaient pu le faire en 2005 les Renseignements généraux. Ces rapports, à usage interne, livrent brute la pensée policière qui prévaut actuellement. Le ton est direct, parfois martial, souvent inquiet. Il est fait mention d’adaptation « aux contraintes des cités de banlieue » comme d’« un besoin impérieux », de « sang froid », de « maîtrise du terrain sans recours aux armes de service », d’« expérience acquise dans la gestion des crises urbaines », de « légitime défense ».

Dans leurs conclusions, on lit des choses connues. Des demandes de formation, de meilleur équipement de protection. Mais aussi du neuf, comme la généralisation de ce que les CRS appellent « la vision nocturne et l’œil déporté » (caméra, moyens aériens) quand la Sécurité publique voudrait, elle, ouvrir la question de la dotation de « gomme-cogne », des balles en plastique dur (plus rigides encore que les balles en caoutchouc souple des flash-balls).

Et puis, il y a du neuf avec du vieux : le retour, annoncé, des motards dans le cadre d’opération de maintien de l’ordre. Des motards qui pourraient rappeler le peloton des voltigeurs motorisés de la Préfecture de police de Paris, dissous après la mort de Malik Oussekine frappé par deux d’entre eux en décembre 1986, rue Monsieur-le-Prince. Au final, ces deux rapports suggèrent que le maintien de l’ordre pourrait entrer dans une phase très offensive (cf. extraits des rapports pages suivantes).

La scène de ces deux REtours d’EXpérience majeurs, c’est Villiers-le-Bel et les affrontements violents, du 25 au 27 novembre 2007, après le choc mortel de deux adolescents à moto contre une voiture de police. Ces soirs-là, près de deux cents policiers sont blessés. Plusieurs dizaines le sont par des tirs de grenaille ou de plomb. Ces rapports révèlent, aussi, les cafouillages policiers d’alors.

Trois mois après les événements de Villiers-le-Bel, tout semble s’être accéléré. A l’Elysée, le 8 février 2008 exactement, Nicolas Sarkozy annonce son plan banlieue. Sur le volet sécuritaire, il promet « quatre mille policiers » de proximité qui ne diraient pas leur nom (les Unités territoriales de quartier). D’une phrase, le président de la République évoque également des « compagnies spécialisées dans les violences urbaines au recrutement sélectif et comptant plus d’une centaine d’hommes ».

Cette seconde annonce passe quasi inaperçue. Chez les policiers, c’est même l’expectative. Personne ne semble avoir été associé au projet. De qui s’agit-il ? Quels seraient donc le rôle et la nature de ces « compagnies spécialisées » ? En fait, le jour même, la réponse est écrite en toutes lettres, et en toute confidentialité, dans le premier des deux rapports que Mediapart révèle aujourd’hui. Il s’agit de celui signé de la main même du Directeur central de la sécurité public, Eric Le Douaron, et adressé au grand patron de la Police nationale.

Dans ce document, Eric Le Douaron y va franchement. Pour lui, l’affaire du maintien de l’ordre dans les quartiers doit principalement revenir à son service et non plus, comme c’est le cas depuis le début des années 2000, aux CRS et aux gendarmes mobiles. « La sécurité publique est la seule direction de police qui possède aujourd’hui le savoir-faire pour mener une action de fond parfaitement cohérente », écrit-il.

Parmi ses neuf propositions, il en est une qui risque bien d’allumer une guerre des services. Il voudrait « disposer d’unités polyvalentes propres à la sécurité publique, immédiatement disponibles », « en fin d’après midi et en soirée, y compris le samedi et le dimanche » avec des « éléments en tenue et en civil, connaissant bien sûr le terrain ». En clair : s’approprier les quartiers, et notamment ceux de la grande couronne à Paris.

A leur tour, le 21 février 2008, les CRS s’empressent de pondre leur rapport. Selon nos informations, la ministre de l’Intérieur a tranché. Une première compagnie de sécurisation de la Sécurité publique doit être installée à l’été 2008 en Seine-St-Denis. Onze autres doivent suivre dans l’année.

Voici les principales propositions des deux rapports confidentiels que s’est procurés Mediapart. Celui de la Direction centrale de la Sécurité publique (DCSP), daté du 8 février 2008, est intitulé « Violences urbaines de Villiers-le-Bel entre le 25 et le 27 novembre 2007 ». Celui de la Direction centrale des Compagnies républicaines de sécurité (DCCRS), rédigé le 21 février 2008, est titré: « Travaux du groupe de travail sur les incidents de Villiers le Bel ».

.

EXTRAITS DES RAPPORTS

.

Lumière, moyens aériens :

DCSP : « Il est nécessaire de pouvoir disposer de moyens d’éclairage autonome (fusées éclairantes, rampes ou projecteurs sur véhicules ou pylônes télescopiques). »

La DCCRS recommande « la dotation de moyens de vision nocturne et l’inscription des CRS dans un programme d’acquisition de drones légers. Un renforcement significatif du nombre de phares éblouissants s’avère nécessaire en raison de l’aspect multifonctionnel de cet équipement : éclairer le théâtre des opérations et éblouir les adversaires afin de diminuer notre vulnérabilité aux tirs (…) Ces phares éblouissants doivent être portables car les véhicules ne peuvent pas toujours suivre ».

DCSP : « L’emploi des hélicoptères (…) a été très utile de ce point de vue. L’expérience menée à Strasbourg lors de la nuit du nouvel an avec un avion est particulièrement positive et riche d’enseignements » [allusion à l’utilisation d’un drone, avion sans pilote, le 31 décembre 2007, NDLR]. « L’emploi des moyens aériens doit être désormais systématisé quelles que soient les réticences de certaines autorités ou certaines élus, la Direction générale de la Police nationale doit l’imposer comme outil d’appui tactique. »

Caméras vidéos :

DCSP : « Même lorsqu’elles disposent [de caméras], les unités de terrain n’ont pas acquis suffisamment la culture “vidéo”. Par ailleurs, dans une situation de crise comme celle de Villiers-le-Bel, ce sont des dispositifs automatiques situés directement sur les véhicules mais surtout sur les hommes (casques, épaule, gilet) qui seraient efficients. »

Equipement :

DCSP : « Permettre la visée » de grenades lacrymogènes avec « une partie de la visière [des casques] baissée ». Plus : « un équipement complémentaire protégeant les yeux de type lunettes ».

DCSP : « casques balistiques, écrans de protections souples », « couplés avec la dotation en lanceurs de 40mm avec visée laser ».

DCCRS : « Les insignes réfléchissants (écusson CRS de casque) comme les signes distinctifs de garde ou de fonction (galonnage, port distinctif des radios…) facilitent, de nuit, la détection des fonctionnaires ou des cibles privilégiées pour les tireurs adverses. La question de la modification de cette signalétique au bénéfice d’un affichage plus discret doit être posée. Concernant le port des radios, qui distinguent les responsables, la dotation future des gilets tactiques est de nature à faire disparaître cette difficulté. »

Motos, véhicules :

DCSP : « L’observation de la situation sur le terrain et la vérification des appels de particuliers doivent être rigoureusement assurées par l’utilisation au sol de policiers se déplaçant avec des moyens très mobiles, par exemple des motos banalisées » (…) « Les groupes motocyclistes [sont les] seuls de nature à se déplacer rapidement dans un milieu urbain dense inaccessible aux voitures. »

DCSP : « En configuration “Violences urbaines banlieue”, l’emploi d’un parc léger avec à sa tête un véhicule pouvant libérer une rue barrée par des encombrants est indispensable, c’est une dotation urgente à accélérer. » Des véhicules munis de « pare-buffle ou de treuil » sont suggérés.

DCSP : « L’emploi des lanceurs d’eau, séduisant dans l’absolu, est inadapté à l’urbanisme banlieue. L’autonomie de véhicules plus légers que les actuels engins disponibles serait insuffisante. »

DCCRS : « Le renforcement des capacités des conducteurs par une formation spécifique axée sur le maintien de la mobilité, les manœuvres d’évitement, de tampon et de dégagement d’une zone dangereuse. »

DCCRS : « Plusieurs situations ont été rendues critiques par des difficultés de verrouillage des véhicules. » Sur certains, il est ainsi « impossible de verrouiller les portes si une seule n’est pas fermée. Il nous semble indispensable que les futurs véhicules comportent un système de fermeture centralisé latéralisé ».

Armes :

DCSP : Les « moyens lacrymogènes, flash-balls, cougars, blinis, grenades de désencerclement, se sont révélés insuffisants. Seul le lanceur 40×44 actuellement en cours d’expérimentation a recueilli un plébiscite : il est dissuasif car efficace à plus de 40 mètres et disposant d’une visée laser. Seul inconvénient : sa couleur jaune qui fait de son détenteur une cible. Cet outil doit être diffusé très largement et très rapidement ».

DCCRS : « Nécessité d’un lanceur multi-coups (…) Le lanceur de 40mm en projet semble satisfaisant en puissance, mais sa cadence ne permet pas de repousser plusieurs adversaires en rapprochement rapide, car il est monocoup, soit une cadence de tir de l’ordre de 5 à 6 coups par minute. Un lanceur de même type, mais à plusieurs coups, serait plus efficace dans ce type de défense. »

DCCRS : « Toutefois, la mobilité de nos personnels ne saurait s’accommoder du port de moyens supplémentaires, la dotation d’un nouveau lanceur, qui s’additionnerait à l’existant, poserait un problème de portage et d’encombrement de nature à réduire la capacité du groupe et notamment sa capacité d’interpellation. »

DCSP : « La question de l’emploi très dissuasif du fusil à pompe qui a fait la preuve de son efficacité avec des publics très durs (…) a été ouvertement débattue. De même a été posée la question parallèle de l’emploi de gomme-cogne avec néanmoins un risque important lié au vieillissement de cette munition. »

DCSP : « L’engagement du RAID constitue un atout technique et psychologique, même s’il est à l’origine de rumeurs. Les armes évoquées ci-dessus pourraient lui être exclusivement réservées. »

DCSP : « Les stocks immédiatement disponibles [de munitions] sont insuffisants (…) si la crise avait duré quelques jours de plus (à l’image de 2005), des difficultés importantes seraient apparues. »

DCCRS : « En cas de tirs soutenus sur une unité, il [est] extrêmement important de pouvoir se dissimuler à la vue des tireurs. Le seul moyen de disposer de cette possibilité en tout lieu est la capacité de créer un écran de fumée. Une dotation en grenades fumigènes a été considérée comme indispensable pour réduire sa vulnérabilité et conserver sa capacité de mouvement (…), les grenades lacrymogènes procurent un écran moins rapide et moins important, et gênent les manœuvres. »

Communication :

DCSP : « Professionnaliser les opérateurs radios », « utiliser une fréquence de dégagement dédiée à la gestion de crise », « les carences en matière de discipline radio ne pouvaient être résolues [sur le moment] : il s’agit d’une culture professionnelle insuffisamment ancrée qui ne peut s’improviser. La constitution d’une véritable qualification technique “transmission” voire d’une filière [spécialisée] prouve ainsi son intérêt ».

DCSP : « Doter de véritables centres d’information et de commandement les 22 départements les plus sensibles. »

DCCRS : « Il a été considéré comme indispensable que tous les quartiers sensibles soient répertoriés et fassent chacun l’objet de l’établissement par les services de sécurité publique d’un dossier-secteur fixant notamment les points névralgiques, les lieux à protéger, les positions stratégiques (…). »

.

ÉMEUTES À VILLIERS-LE BEL : LE GRAND DÉSORDRE POLICIER.

.

Les deux rapports de police, révélés par Mediapart, sont centrés sur les événements violents de Villiers-le-Bel, survenus à la suite du choc mortel de deux adolescents à moto et d’une voiture de police, le 25 novembre 2007. En un sens, ils sont accablants pour les forces de l’ordre. Du moins, sur le volet gestion de crise. Ils expliquent en partie pourquoi les deux premiers soirs, et cela n’avait jamais été dit, il y eut tant de blessés chez les policiers par tirs de plomb de chasse ou de grenaille : soixante-quinze, selon un comptage définitif.

Un passage de la note de la Direction centrale des CRS résume l’ambiance qui règne alors dans les rangs policiers. « Des moyens tactiques fondamentaux, l’information est celui qui fait le plus défaut aux compagnies, condamnées à détecter les pièges en tombant dedans. A de nombreuses reprises, la possession d’une information même très sommaire sur le position des regroupements adverses aurait été de nature à inverser le rapport de force. »

C’est en fait le rapport de synthèse de la Direction centrale de la Sécurité publique (DCSP) qui est le plus précis. Le plus minutieux. Le plus chronologique. Logique : son auteur, Eric Le Douaron, souhaite que ses services soient mis en avant sur les questions de maintien de l’ordre. Alors, il se dédouane et charge… ses collègues. D’abord, le moment du début des troubles : « Peu avant 17h, il s’agit pour la sécurité publique du créneau horaire le plus critique, celui où la présence des effectifs est la plus tenue ». Une première compagnie de CRS arrive sur Villiers-le-Bel à 19h31, une autre à 20h, une troisième à 20h18.

« La précipitation du parc roulant de l’ensemble des troupes mobilisées sur le même secteur crée un point de faiblesse, rappelle le directeur de la Sécurité publique : il faut protéger ce parc qui constitue de surcroît une gène, voire un obstacle, à la mobilité dans une cité où il est nécessaire de travailler en pédestre (…) Lorsqu’ils sont statiques, les hommes eux mêmes au pied de leur parc [voitures et camions, NDLR] ou des bâtiments à protéger deviennent une cible plus facilement approchable par les voyous armés (blessés nombreux à chaque usage de l’arme) ». En langage familier : c’est le tir au canard.

« Certains [émeutiers] n’ont pas hésité à tirer ostensiblement à l’arme de chasse sur les CRS, révèlent ces derniers, et notamment sur ceux qui semblaient tenir un rôle particulier au sein de nos formations, chefs de dispositifs, radios, chefs d’équipes… »

L’improvisation semble totale : « Dès le premier soir, l’absence de discipline sur les ondes [radio], l’absence de personnel aguerris en matière de radio, l’arrivée sur site de nombreuses unités disparates, l’ignorance de la topographie des lieux provoquent une saturation du réseau radio ». Les CRS confirment : « L’utilisation d’une seule fréquence a rapidement (…) rendu impossible toute communication urgente ».

Pire encore, au détour d’un paragraphe du rapport de la DCSP, on apprend l’arrivée spontanée sur place, et « à plusieurs reprises » d’unités non prévues : « si toutes les bonnes volontés sont naturellement les bienvenues, la bonne coordination et la sécurité des personnels passent par une information préalable de la Direction générale de la police nationale ». Quant aux CRS, ils se plaignent d’avoir été livrés à eux-mêmes, « sans idée de manœuvre concertée » et, cette fois, ce sont les hommes de la Sécurité publique qui en prennent pour leur grade : « La première nuit, l’unité engagée n’a agi qu’en réaction aux événements auxquels elle était confrontée. La présence à proximité d’une formation de Sécurité publique n’a pas été mise à profit pour tenter une manœuvre offensive ».

Le second soir, ce n’est guère mieux, à en juger les deux rapports. Succession de regrets chez la Sécurité publique: « Le nombre de forces engagées était insuffisant (…) Les unités de CRS et de gendarmerie avaient beaucoup de mal à s’adapter et à mener des actions déterminantes (…) L’ensemble de la zone aurait dû être saturée de renforts mobiles ».

Quelques explications chez la troupe CRS : « Les effectifs des sections engagées sont très faibles et ne permettent pas aux unités de mettre en œuvre les nouvelles tactiques [de maintien de l’ordre, instaurées depuis le début des années 2000, NDLR]. La très nette infériorité numérique de nos unités sur l’événement aurait pu générer des conséquences dramatiques (…) Par crainte d’un embrasement généralisé, ces forces ont été réparties sur plusieurs circonscriptions et sur plusieurs départements. Cet éparpillement a généré des délais pour leur regroupement quand les incidents ont repris à Villiers le bel ».

Tirs sur les policiers : l’amnésie.

Le troisième soir, à Villiers-le-Bel, le 27 novembre, tout change. La conception même du dispositif policier, le nombre et le type de forces prévues, la doctrine même et les tactiques. Il s’agit de « saturer » les lieux. De faire une démonstration de (grande) force. Eric Le Douaron se rend sur place : « Une tactique offensive complétée par des observations et un appui aérien pour éclairer la zone étaient mis en œuvre ».

Vers 22h, François Fillon et Michèle Alliot-Marie peuvent se rendre sur les lieux. Et féliciter la police. Dans leurs conclusions, les rapporteurs restent, pourtant, dubitatifs : « Ce succès [de la troisième nuit] ne doit cependant pas masquer nos faiblesses, reconnaît la Sécurité publique. Nous devons les corriger le plus rapidement possible et nous donner les moyens de faire face à des événements au même niveau de violence à l’encontre de nos policiers ». Même tonalité chez les CRS : « A l’occasion de ces événements un pas supplémentaire a été franchi dans l’utilisation des armes. Qu’en sera-t-il si un jour les balles venaient à remplacer les plombs ? »

Ultime précision, qui n’est pas dans les rapports. Contrairement à une idée massivement répandue, ce n’est pas la première fois que des policiers ont essuyé des tirs en pareilles circonstances. Ainsi, dès le 27 octobre 2005, à Clichy-sous-Bois, une balle atteint un fourgon de police. Quelques nuits plus loin, des coups de feu retentissent à La Courneuve. Puis, en novembre 2005, à Brest. Mais, surtout, à Grigny, dans l’Essonne, le 6 novembre. Dans le fracas du soir, entre jets de cocktails molotovs et fumigènes, un homme s’approche des policiers, muni d’une carabine de chasse. Il tire du plomb. Du plomb pour chevreuil et une balle pour sanglier, type balle Brenneke. Treize CRS tombent, blessés plus ou moins grièvement. Le soir même, Nicolas Sarkozy leur rend visite à l’hôpital. Les émeutes de 2005 connaissent alors leur paroxysme, et une certaine forme de théatralisation. Grigny, c’est l’escalade. C’est un pays pétrifié. Un photographe de Paris Match immortalise la scène du tireur. Sa photo fera la Une de l’hebdomadaire. Ce qui n’évitera pas l’incroyable amnésie quasi-généralisée deux ans plus tard, lors des affrontements de Villiers-le-Bel.

.

NICOLAS SARKOZY, LA POLICE, LA BNALIEUE, LA DOCTRINE ET… L’IMPROVISATION.

.

L’exercice est simple. D’un côté, tenir d’une main le discours officiel remis hier à la presse, et désormais aux citoyens, juste avant l’annonce du Plan banlieue. De l’autre, regarder le résultat, live, sur PR TV, pour Présidence Télévision. Puis : mesurer les écarts, ces petits riens qui disent tout. Soupeser ces moments où Nicolas Sarkozy s’écarte du texte écrit par d’autres pour revenir à son verbe à lui. Démontage d’une improvisation pas si maîtrisée que ça.

Car il est là, tout en entier, ce président de la République qui semble ne pas parvenir à se défaire de ses habits d’ancien ministre de l’Intérieur. Les seuls moments d’envolées, les uniques instants où son regard se porte ailleurs que sur ses notes, sont ceux où il est question de sécurité. Comme si, définitivement, pour Nicolas Sarkozy, la vision policière primait sur le reste.

L’effet est saisissant. En maigre, le discours préparé. En gras, l’improvisation. Du Sarkozy dans le texte, celui là même qui se montre ferme, déterminé, qui ne lit plus, qui dit, qui énonce sur le ton de « je dénonce », qui explicite, qui « passe bien » comme le voudrait la formule consacrée. Cela fait toute la différence : à la télé, c’est le gras qu’on va reprendre. Car le gras est vivant, martelé, face caméra – en un mot il est plus brutal, plus télégénique, plus rentre-dedans.

Nicolas Sarkozy s’élance :

« Le premier devoir de l’État c’est d’assurer la sécurité. Le premier droit des citoyens c’est le droit à vivre tranquillement sans se trouver sans cesse menacé par des voyous. Parce qu’avec la peur au ventre, on ne vit pas. J’assume tout ce que j’ai dit et fait par le passé sur ce sujet. Je veux une France qui soit juste, une France qui protège les honnêtes gens et qui soit plus sévère vis-à-vis de celui dont la seule idée est d’empoisonner la vie des autres et d’abord celle des habitants des quartiers. Les habitants des quartiers sont d’abord les premières victimes d’une minorité de voyous. Tel est le message que j’ai voulu adresser à tous les délinquants par la loi sur la récidive et l’excuse de minorité qui a été votée en août dernier. A présent, avec Michelle Alliot-Marie, nous allons mettre fin à la loi des bandes, à loi du silence et à la loi des trafics En donnant une nouvelle impulsion spectaculaire aux groupes d’interventions régionaux qui vont être mobilisés jour et nuit sur la mise à jour d’une économie souterraine qui empoisonne la vie des quartiers. La lutte contre les trafiquants de drogue, les maffieux, et les voyous va être engagée sans pitié. Que les choses soient claires : le calme qui règne dans certains quartiers ne sera pas le calme voulu par les trafiquants. Les trafiquants exploitent la pauvreté et la misère. Les trafiquants détournent du droit chemin des jeunes qui veulent s’en sortir. Les choses sont parfaitement claires. Elles doivent être bien entendues. Dès demain, c’est une guerre sans merci qui sera engagée à l’endroit des trafics et des trafiquants. Et j’en assumerai pleinement la responsabilité, les conditions de mise en œuvre et le suivi des résultats. Nul quartier ne sera laissé aux côtés de cette action nécessaire. Nous allons également installer une police qui protègera à tout moment les habitants des quartier. Ce sera le rôle des 200 “unités territoriales de quartier”. En trois ans, 4 000 policiers viendront ainsi renforcer la sécurité dans les banlieues, notamment dans les départements les plus marqués par les violences urbaines. Contre ces violences, en particulier, seront déployées des compagnies spécialisées au recrutement sélectif et comptant plus d’une centaine d’hommes. Nous sommes décidés à nous doter des moyens nécessaires pour museler cette infime minorité qui complique tout, qui empoisonne tout ».

Et c’est ainsi que l’on construit un discours, des schémas, une dialectique. Voyous, maffieux, lutte sans pitié, guerre sans merci – du phrasé parfait pour info express. D’ailleurs, Nicolas Sarkozy ne s’y trompe pas. Il suffit de bien l’écouter, il livre lui-même la clé.

Derrière le verbe, il y a donc une pensée. Derrière le geste, et l’improvisation, il y a aussi une volonté de faire croire que cette fois, on met le paquet. Chaque fois un peu plus. Ici, le procédé parie sur l’amnésie généralisée. Sur le fait qu’on ne retiendra que le gras, pas ce qui est entre les lignes.

Deux exemples :

Les Groupes d’Intervention Régionaux (G.I.R.), alliance de services de police et de l’administration (douanes, fisc, etc.) — dont le texte original du discours d’hier prévoyait simplement de « renforcer l’efficacité » et à qui finalement, Nicolas Sarkozy a donné oralement « une nouvelle impulsion spectaculaire », ce qui n’est pas tout à fait pareil — avaient déjà eu droit aux mêmes honneurs. A la même présentation en grandes pompes. C’était une nuit, dans un petit commissariat de banlieue, le 25 octobre 2005. C’était à Argenteuil, le soir où le futur président de la République était venu annoncer son plan anti-violences urbaines. C’était le soir du mot « racailles », lancé par une habitante d’une fenêtre, aussitôt repris par le ministre — c’était le temps où le gras triomphait.

Autre exemple, cinglant. Il concerne une des rares annonces chiffrées du Plan banlieue de Fadela Amara : l’arrivée de quatre mille policiers supplémentaires, les « unités territoriales de quartier ». Un communiqué de presse du Syndicat Alliance, rédigé hier dans la foulée du discours présidentiel, dont le syndicat est généralement proche, s’étonne de l’improvisation. Le syndicat, très puissant, relève qu’« il n’a pas été associé » à ce plan. Qu’il aimerait bien connaître « la méthodologie envisagée pour parvenir au résultat annoncé ». Et qu’il « s’interroge sur les conditions de mise en œuvre de ces renforts à l’heure où certains annoncent la réduction d’effectifs de fonctionnaires, y compris dans la police nationale ».

Par « certains », il faut entendre le Ministère du budget il y a quelques semaines, dont les services préconisaient la « suppression d’un poste de gendarme et de policier sur vingt ». En conclusion, le syndicat, qui demande un « Grenelle de la Sécurité », dit en maigre ce que Nicolas Sarkozy cherche à faire oublier en gras : « le travail des policiers, si excellents soient ils, ne sauraient régler toutes les difficultés ».

A l’Elysée, comme à Beauvau, c’est donc bien la même doctrine qui est à l’œuvre, derrière une réinstauration hypothétique d’une police de proximité dont le Président veut si peu qu’il lui donne un autre nom. C’est la même sémantique, les mêmes tournures. Et c’est sans doute là que réside l’erreur stratégique de Nicolas Sarkozy. En bas de page sur son discours, il est fait mention, comme il se doit, de ceci : « seul le prononcé fait foi ». C’est bien là le nœud de la question.

Source : Articles de David Dufresne publiés sur Médiapart I Illustration © Gébé / Charlie Hebdo