Le Sarkopithèque

LE SARKOPITHÈQUE A POUR BUT D’ARCHIVER PUIS DE RECOUPER LES INFORMATIONS ET RÉFLEXIONS RELATIVES AU CHEF DE L’ÉTAT, À SON GOUVERNEMENT ET À LEURS [MÉ]FAITS. Nicolas Sarkozy a été élu Président de la République le 6 Mai 2007, jour de la Sainte-Prudence. Voyons-y un signe, et non un hasard.

« Depuis que tu es à l’Elysée, je suis inquiet » 13.03.08

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François Léotard publie « Ça va mal finir », livre plein d’ironie et de sévérité envers le nouveau président. L’ancien ministre a voté Bayrou au premier tour, Sarkozy au second. Il y croyait. Mais il avoue qu’il dort moins bien depuis.

Ils étaient deux ministres…

Ils ne sont pas de la même droite, mais ils gouvernèrent un temps ensemble. L’un aux armées de la France, l’autre aux bourses de l’Etat. Il y a quinze ans. Entre 1993 et 1995.

A cette époque ministre du Budget du gouvernement Balladur, Sarkozy fait ses classes. Bientôt, il saura trahir tout seul. A cette époque, c’est l’anti-bling bling. Ça ne l’empêche pas de commencer à rêver d’un destin glamour et présidentiel. Un rêve que François Léotard, ministre de la Défense du même gouvernement, a longtemps caressé. Mais la roue a tourné pour ce golden boy de la classe politique eighties : il sera pris dans la tourmente du financement des partis (dix mois de prison avec sursis pour blanchiment dans l’affaire du financement occulte du Parti Républicain), dans les turpitudes de l’intervention au Rwanda, et dans les affres occultes de la politique sauce PACA (avec Marchiani aux commandes). Politiquement, Léotard est fini.

François Léotard a toujours dit que la guerre et la Shoah avaient fondé les bases de son engagement politique. Aussi, il n‘est pas illogique qu’en ce début 2008, il soit un des « opposants de droite » à Nicolas Sarkozy.

Aujourd’hui, celui qui est à présent écrivain (treize livres dont quatre romans) publie « Ça va mal finir« , livre plein d’ironie et de sévérité envers la nouveau président. Léotard a voté Bayrou au premier tour, Sarkozy au second. Il y croyait. Mais doit aujourd’hui avouer : « J’ai voté Nicolas Sarkozy, mais dors mal depuis. »

Il fait ici défiler toutes ses déceptions, trop vite arrivées et trop rapidement enchaînées: « le déferlement des milliardaires, la chasse aux nigauds, baptisée modestement « ouverture », le drapeau tricolore relooké par Prada, les intermittences du cœur sous les ombrages de la Lanterne. »

« Je commençais petit à petit à bouffer mon bulletin de vote », écrit l’homme qui fustige celui pour qui il semble que la séparation des pouvoirs soit une énigme.

Si on a peine à croire qu’un citoyen, a fortiori ancien collègue ministériel du président, n’avait vu venir ni cette soif de pouvoir ni cette vulgarité, on saura gré à Léotard de pointer dans sa démonstration une chose qu’il avait, à l’époque, proposé plusieurs fois : la psychanalyse des hommes politiques au pouvoir.

« Ca va mal finir » n’est pas un texte d’une grande langue, c’est entendu. Ce n’est pas non plus un de ces réquisitoires anti-Sarko habituels. Car il n’est pas uniquement un règlement de comptes. Léotard n’oublie pas d’accorder quelques bons points. Mais ne cesse de comparer le traitement réservé aux sans-papiers à la politique pétainiste. Et ne décolère pas de voir « l’ordre républicain se plier ainsi aux caprices de tout ce qu’il devrait combattre » (visite de Kadhafi). Le tout, avec un « je » omniprésent dans le discours sarkozyste qui, lui aussi, n’a rien de républicain.

« Ça va mal finir », de François Léotard. EXTRAITS :

Ça a débuté comme ça. Une élection, une fête, du Champagne. Et du chiffre d’affaires au mètre carré. C’était pétillant. Je n’allais pas bouder mon plaisir puisque j’avais voté pour lui. […]
Naturellement mon côté gaulliste avait quelques regrets. La France prenait des allures de grande surface, et parmi les candidats mon produit était en tête de gondole. La publicité et les promesses s’accompagnaient l’une l’autre comme deux petites voleuses qui font les sacs à main. Ensemble tout était possible. J’étais heureux qu’on soit ensemble. C’est étonnant comme on aime à croire ce qui n’est pas croyable.

Il a fallu plusieurs mois pour entendre parler de faillite. L’homme de Matignon, Mon le velouté, s’était laissé aller. Faillite ! C’est un mot que l’on aurait aimé entendre au mois de mars, avant l’élection… Au moment des giboulées. On s’y serait fait. Moi, je pensais à Churchill : « Je n’ai à vous offrir que de la sueur, des larmes et du sang. » Et Londres bombardée tous les soirs. Nous, on allait très bien. Merci. La dette faisait à peu près l’équivalent du budget de l’Education nationale. Les intérêts seulement ! Pas le capital. Je me disais : ça va être bien. On pourra faire deux fois plus de lycées… Il suffira de rembourser ce que nous devons, de revenir à l’équilibre et le tour sera joué ! D’autres le font autour de nous.

C’aurait été une promesse de grande qualité. Un millésime rareau rayon de l’œnologie politique. J’avais oublié que la dette, c’est comme la morphine : du bonheur immédiat ! On a donc choisi la béatitude. […] Dès le lendemain on ne fut pas déçu : la retrait monastique bercée par le clair de lune sur un scénario de Fitzgerald, le clapotis des flots au large de Malte, puis aussitôt après le déferlement des milliardaires, la chasse aux nigauds baptisée modestement « ouverture », les infirmières bulgares, le drapeau tricolore relooké par Prada, les intermittences du cœur sous les ombrages de la Lanterne, un gouvernement tétanisé par les engueulades, les escapades à Saint-Tropez, enfin les bien-aimés du pouvoir, le gratin du Bottin mondial : Chavez, El-Assad, Kadhafi, Poutine… les cancres du passage en terminale de la démocratie. Je commençais, petit à petit, à bouffer mon bulletin de vote. […] Sarkozy, c’est Glenn Gould en moins délicat. Il joue avec les mots sur son piano. Un artiste. Comme l’interprète canadien, il accompagne ses partitions de soupirs, de mouvements du visage qui donnent à la pièce jouée la permanente allure d’un chef-d’oeuvre. Mais ce n’est pas du Bach. Prenons l’exemple de ses rapports avec la police.

Ils ont séduit une droite qui ne plaisante pas avec ces choses-là, ils ont alimenté ses nombreux discours, et sans doute, comme pour tous les enfants, marqué son parcours. Voilà une institution qu’il aime. Il s’y plaît. […] Sarkozy ne parle pas de la police. Il est la police. Il est l’ordre. L’ordre seulement, mais l’ordre complètement. Sa doctrine est faite : les loubards des banlieues n’ont pas de problèmes sociaux, ni de logement, ni de culture, ni d’emploi. Les pédophiles n’entrent pas dans la catégorie de l’acquis mais dans celle de l’inné, les récidivistes que la prison a largement amochés doivent y retourner le plus vite possible. Ils ont été jugés ? Aucune importance. Pour le même délit, déjà purgé, on va inventer « un suivi » en milieu fermé, c’est-à-dire une deuxième prison qui s’ajoute à la première, mais sans jugement. A quoi bon ? C’est l’Etat qui doit décider, c’est-à-dire l’exécutif, c’est-à-dire la police. Il semble que notre président n’ait lu ni Tocqueville, ni Montesquieu, ni Benjamin Constant, il semble que la séparation des pouvoirs lui soit une énigme. Si l’on rend la justice Place-Beauvau, ce sera plus rapide. Et surtout plus près de l’Elysée. […] On se souvient qu’il répétait volontiers qu’on ne faisait appel à lui que dans les moments désespérés. Alors il arrivait, soulevait le RPR et l’exaltait en quelques jours, redressait le budget de la nation, rendait à la police la confiance qui lui manquait. […]

C’est vrai, on aurait dû se méfier. Dans le monde sauvage des animaux politiques, il ne faut pas être sur le passage d’un prédateur. Je le sais, j’ai traversé imprudemment la savane. Chirac était un carnassier débonnaire. Avec lui, on était mort, mais c’était sans rancune. Chacune de ses victimes, antilope déchiquetée et consentante, devenait digne d’une amitié nouvelle définitivement inoffensive. Avec Sarko, c’était différent. Le fauve avait – si l’on peut dire – une mémoire d’éléphant. Un jour, me parlant justement de Chirac, il m’avait dit : « François, n’oublie jamais ceci : je suis fidèle à mes ennemis. » J’en ai encore froid dans le dos. L’ouverture n’a rien changé à cela. Elle donne à la victime un côté comestible qui la fait s’aplatir avec une docilité déconcertante. La douceur de Jack Lang dans ses approches concentriques du pouvoir fait penser aux roucoulements des pigeons qui ne voient pas, dans la casserole, les olives dont ils seront bientôt entourés. […] Et je crains que la belle histoire qui nous est racontée du haut de l’Elysée ne se termine mal. Parfois je ne peux empêcher un certain malaise de venir en moi. J’essaie de le chasser et il revient. Je prends un livre et ça revient de plus belle. […] Depuis que tu es à l’Elysée je suis inquiet. Qu’est-ce qui t’a pris exactement ? Je lis dans un journal que désormais la police française arrête des enfants… J’ai suivi avec consternation le morceau de Grand-Guignol qui t’a mis dans les bras de Kadhafi… J’apprends que tu as une « plume » qui te fait dire des bêtises… Il paraît que tu n’écoutes plus ceux qui t’entourent… Tu aurais même traité mon ami Martinon d’imbécile… Et ce pauvre Mon avec ses beaux yeux de labrador… C’est pas bien tout ça, Nicolas.
Je te le dis parce que nous avons grandi ensemble. […] Et puis ces histoires d’ADN pour le regroupement familial, ce n’est pas toi ! Tu t’es fait déborder par quelques malades de l’UMP Des frénétiques…[…]

Tu as eu raison de citer Guy Môquet. Cette jeunesse-là, intacte et fervente, qui s’abat d’un seul coup, laissant derrière elle le grand silence du courage, cette jeunesse-là, elle est belle et sans doute plus belle que la nôtre… J’aurais aimé qu’à côté de Guy Môquet tu cites Aragon, celui de « l’Affiche rouge ». Parce qu’il parle de Manouchian et que le poème d’Aragon est lové dans l’écriture de la dernière lettre du futur fusillé. Pourquoi dis-je cela ? Parce que ces étrangers « mais nos frères pourtant » ont davantage honoré la France que ces « bons Français » qui tranquillement la salissaient à Vichy. Parce que ce sont souvent des étrangers qui ont aimé notre pays plus que nous ne l’avons fait. Parce qu’ils portaient « des noms difficiles à prononcer », parce qu’ils considéraient que peut-être dans le mot France il y avait un désir de droit et – qui sait – une résistance cachée.

Sources : Rue89 I « Ça va mal finir » de François Léotard (Grasset – 138 p)