Le Sarkopithèque

LE SARKOPITHÈQUE A POUR BUT D’ARCHIVER PUIS DE RECOUPER LES INFORMATIONS ET RÉFLEXIONS RELATIVES AU CHEF DE L’ÉTAT, À SON GOUVERNEMENT ET À LEURS [MÉ]FAITS. Nicolas Sarkozy a été élu Président de la République le 6 Mai 2007, jour de la Sainte-Prudence. Voyons-y un signe, et non un hasard.

Ces français qui cachent des sans-papiers 09.02.08

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À l’heure où certains délateurs décomplexés de France se constituent en associations, certains citoyens prennent le chemin de la résistance. Le Nouvel Observateur du 10 janvier 2008 leur consacre un article qui a au moins un mérite : celui de ne pas diaboliser ces personnes dont le seul crime est de faire preuve d’une [rare] humanité vis à vis de leurs semblables.

Pour protéger des étrangers en situation irrégulière, ils violent la loi, bouleversent leur quotidien et les logent clandestinement. Lena Mauger a rencontré ces résistants d’un nouveau type.

Ils donnent rendez-vous dans un café anonyme et discret, sur les bords du Rhône. Ils insistent : « Venez seule », « N’en parlez à personne ». Ils ne communiquent aucun détail par téléphone, au cas où les RG écouteraient la conversation. Quatre jours plus tard, Jean et Marie-Claude (1) sont présents au lieu fixé et à l’heure dite. Ces grands-parents, en apparence sages et tranquilles, affichent des airs de conspirateurs. Depuis un an, ils cachent deux jeunes intellectuels kosovars et leurs enfants âgés de 6 et 7 ans. Ils leur trouvent des familles d’accueil, dans des maisons, de préférence isolées. Jean a pu les soustraire à la police quelques heures avant qu’ils ne soient renvoyés en charter. « Ils ont quitté le Kosovo parce qu’ils étaient persécutés », dit cet ex-communicant EDF, ancien militant syndicaliste, longtemps bénévole dans une association d’aide aux réfugiés. Sans-papiers, recherchés par la police, ses protégés vivent reclus. Leurs enfants ne vont pas à l’école. Une institutrice leur donne des cours, en cachette, des leçons de français surtout. « Il faut tenir jusqu’en juillet, soupire Marie-Claude, une ex-infirmière. On pourra alors faire une demande d’asile auprès des autorités françaises. »
Dans une France réputée apathique et frileuse, ils sont des dizaines, voire des centaines, à héberger des sans-papiers, parfois pendant des mois. Des Français comme les autres, ou presque, pères et mères de famille, militants, enseignants… Au téléphone, ils chuchotent presque, ils parlent à mots couverts d’« étrangers en vacances », de « disparus », de « tu sais qui ». Ils jouent aux parfaits clandestins. « Lorsque tu iras chercher la journaliste à la gare, assure-toi de ne pas être suivie : prends un court sens interdit en marche arrière », conseille Richard Moyon à une militante. Fondateur de Réseau Education sans Frontières (RESF), un collectif d’aide aux sans-papiers, il avoue devenir parano de temps à autre : « On veut à tout prix éviter que les clandestins soient pris par la police », dit-il. Et ceux qui les cachent ? Que risquent-ils ? Une personne qui héberge un étranger en situation irrégulière encourt cinq ans de prison ferme et 30 000 euros d’amende. Selon Brice Hortefeux, ministre de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale, la loi ne vise que les passeurs et les marchands de sommeil. Richard Moyon invite néanmoins ses troupes à la vigilance. La pression s’accroît. De plus en plus de préfets appellent à la « délation ». Un décret, publié le 30 décembre, permet le fichage des étrangers expulsables et de ceux qui leur viennent en aide (voir ci-après). Certains activistes qui luttent contre les reconduites aux frontières n’hésitent pas à se comparer aux Justes ou aux porteurs de valises du temps de la guerre d’Algérie. Jean et Marie-Claude trouvent ces références très exagérées. « Les clandestins ne se font pas fusiller s’ils sont arrêtés. Et les centres de rétention, même s’ils offrent des conditions de séjour insupportables, ne sont pas des camps de concentration », explique Jean. En revanche, la logique du chiffre, la traque des sans-papiers le révoltent. « On n’est pas des héros, on est des humanistes qui ne veulent pas de la société d’exclusion vers laquelle on va. »

Laisser ses clés à des inconnus

Comment partage-t-on son quotidien avec un clandestin ? Quelle part de leur temps et de leur intimité ces Français de l’ombre sont-ils prêts à donner ? La voiture de Francis, un enseignant de 55 ans, sillonne une route de campagne bordée de maisons de brique dans l’Oise. A l’arrière, Raphaël, un sans-papiers d’origine arménienne, son hôte depuis l’été, scrute timidement l’horizon. Francis l’a connu au local de l’association Solidarité Migrants, où il est bénévole. « Raphaël logeait chez un de mes anciens élèves qui ne pouvait plus le garder, raconte le professeur. Dans les foyers, il risquait d’être trouvé par la police. Je lui ai tout de suite proposé de venir chez moi. » Francis a bouleversé son quotidien. Sa maison est une grande bâtisse rouge avec des volets verts. Il a installé Raphaël dans un studio annexe. 30 mètres carrés indépendants, avec une petite salle de bains. Chaque matin, Francis le dépose au centre-ville. Il le retrouve après les cours, en fin de journée, sur le parking du lycée. Le soir, le professeur et le clandestin dînent en tête à tête, puis regardent la télévision sur le canapé. Les deux hommes, tous deux nés en 1952, se ressemblent un peu avec leur moustache, leur chemise rentrée dans le pantalon et cette solitude qui les taraude. Ils parlent peu. Parfois, Raphaël évoque son passé : les enfants laissés en ex-URSS, dont il est sans nouvelles, son exil en Belgique, puis en France, en 2000, et enfin les rejets successifs de sa demande d’asile. « En fait, on n’est pas vraiment amis, lâche Francis. Mais on apprend à vivre ensemble.» « Raphaël est logé et nourri, ajoute-t-il. Pour le reste, il se débrouille. Il est très indépendant. » Les enfants de Francis, qui ont quitté la maison, connaissent ses activités. « Ils ne sont pas contre. Mais je crois qu’ils me considèrent un peu comme un marginal. » En revanche, Francis n’a rien dit à ses voisins : « Les immigrés ne sont pas toujours les bienvenus au village », explique-t-il. C’est un euphémisme : un jour de mars dernier, des jeunes du coin ont jeté des pierres et des canettes de bière au-dessus de son portail. A l’époque, Francis abritait sous des tentes douze clandestins, Congolais, Algériens, Albanais… « J’ai fait un mini-Don Quichotte dans ma cour. » Il n’est pas près d’oublier les cris des bébés, les odeurs d’épices dans la cuisine, les altercations tournant parfois en bagarres… «Y avait de l’ambiance à la maison !»

Certains sont surpris par leur propre geste. Jamais ils n’auraient imaginé laisser leur clé à des inconnus. Encore moins vivre sous le même toit que des sans-papiers. « L’urgence amène à des dépassements inimaginables. Surtout lorsqu’il s’agit de femmes et d’enfants », dit Denise, 58 ans. Assistante sociale de formation, elle vit dans une commune lyonnaise. Militante proche des idées d’Olivier Besancenot, elle appartient à un collectif local d’aide aux clandestins et à RESF « Je suis contre les expulsions de toutes sortes. Réguler, qu’est-ce que ça veut dire ? demande-t-elle . Je ne vois pas comment on pourrait empêcher des gens qui fuient la misère et la guerre de venir chez nous. A part en construisant un mur… Aux États-Unis, cela ne fonctionne pas du tout. » Issue d’un milieu modeste, Denise vit dans 60 mètres carrés avec son mari et sa fille cadette. « C’est très petit pour accueillir une famille, dit-elle. En général, les gens qui hébergent des sans-papiers sont aisés et ils ont un certain âge. Ils peuvent prêter les anciennes chambres de leurs enfants. » Pourtant, lorsqu’elle trouve Méla, une jeune Albanaise, et son bébé à la rue, un soir glacial de décembre 2006, elle ne se pose pas de questions. Elle leur ouvre sa porte. « C’est l’enfant qui m’a décidée », explique -t-elle.

Une relation ambiguë

Denise, elle aussi, bouleverse ses habitudes. Son hôte, une jolie brune de 22 ans, n’est pas envahissante, loin de là. La fugitive passe ses journées dehors. Mais son mode de vie détonne. Elle écoute ses CD de musique albanaise en boucle sur la chaîne du salon. Elle rapporte de la bouffe des Restos du Coeur. « Elle voulait bien faire, mais on n’a pas l’habitude de manger ça à la maison », dit Denise. Elle nourrit son enfant d’à peine 2 ans avec une énorme cuillère à soupe. Elle le lave avec le jet de la douche. Résultat, le bébé hurle. « Je n’osais rien lui dire », ajoute Denise. Invitée à fêter Noël, l’Albanaise propose à sa soeur et à son beau-frère, émigrés en Italie, de venir. « On a réussi à les mettre à l’hôtel mais on les a quand même eus sur le dos pendant trois jours ! Ce n’est pas toujours facile de partager son intimité », plaisante Denise. Au bout de deux mois, Mêla rentre en foyer, où un lit a fini par se libérer. Mais elle supporte mal ce retour à l’instabilité. Fragile, isolée, effrayée à l’idée d’être interpellée par la police, elle déprime. Denise ne peut pas la laisser tomber. Elle lui cherche un nouveau logement : un endroit plus sûr, mieux adapté à la vie d’un enfant. Elle tombe alors sur Marianne, une petite femme pimpante de 73 ans, une ancienne fabricante de corsets et de porte-jarretelles. Une catholique pratiquante, cinq fois maman, treize fois grand-mère. Mêla s’est installée chez elle il y a dix mois. Un appartement de ZEP, à l’est de Lyon. Elle dort dans une chambre sans armoire. Elle range chaque jour ses vêtements dans une valise. Elle ne vit pas complètement « cachée ». Mais elle évite les transports en commun. Et elle tremble chaque fois qu’elle voit un agent en uniforme. « J’aimerais avoir une jeunesse comme les autres filles de mon âge », dit Mêla. Les journées passent et se ressemblent dans le petit appartement cosy de Marianne. La grand-mère vaque à ses activités : paroisse, gym, couture, broderie. « Je dois l’agacer par moments, admet Marianne. Je me fais mes soupes de mamie, je râle quand son fils la tripote, je hausse le ton quand je ne trouve plus quelque chose. Partager son quotidien n’est pas toujours simple, mais quand je reviens de l’église, je sais que j’ai raison. » Mêla, elle, emmène son fils à l’école, déjeune avec lui le midi, fait des ménages, un peu de repassage dans le quartier, et améliore son français, aujourd’hui très bon. « On n’a ni les mêmes idées ni les mêmes habitudes. Mais moi qui ai perdu ma mère à 5 ans, j’ai appris beaucoup de choses avec Marianne », dit la jeune fugitive.

Plus le temps passe, plus les liens se tissent entre colocataires. Marianne considère parfois Mêla comme sa petite-fille. Une relation ambiguë et compliquée. Comme d’autres logeurs de l’ombre, elle ne sait pas toujours quel est son rôle : « Qui suis-je pour lui faire des réflexions ? Qu’est-ce que je peux lui dire ? Quelles sont mes responsabilités ? », se demande la vieille femme. Et puis cette autre question, qui revient comme un leitmotiv chez les protecteurs de clandestins : quand cesse-t-on de les héberger ? Près de 90% d’entre eux ont épuisé tous leurs recours. Ils n’ont donc quasiment aucune chance d’obtenir des papiers avant de justifier au moins dix ans de présence sur le territoire français. Parfois, Denise se met à douter : « On suit leur décision, mais on est aussi porteur d’espoir. Et si on les empêchait d’envisager un éventuel retour ? »

(1) Certains prénoms ont été modifiés.

Léna Mauger
Article paru dans Le Nouvel Observateur N°2253 (Semaine du Jeudi 10 Janvier 2008)