Le Sarkopithèque

LE SARKOPITHÈQUE A POUR BUT D’ARCHIVER PUIS DE RECOUPER LES INFORMATIONS ET RÉFLEXIONS RELATIVES AU CHEF DE L’ÉTAT, À SON GOUVERNEMENT ET À LEURS [MÉ]FAITS. Nicolas Sarkozy a été élu Président de la République le 6 Mai 2007, jour de la Sainte-Prudence. Voyons-y un signe, et non un hasard.

Sarkozy et Chirac : L’égo en Chaîne 03.02.08

Filed under: < Medias — eilema @ 12:54

Télévision : Sarkozy veut faire joujou avec France 24. [Article de Marc Endeweld – Bakchich 02.02.2008]

Alors que Sarkozy veut imposer « sa » chaîne de télé internationale, « Bakchich » ausculte France 24, la « CNN à la française » voulue par Chirac. Une chaîne ovni, s’appuyant sur TF1 alors qu’elle est à 50% publique…

Patatras. C’était le 8 janvier dernier. Lors de sa conférence de presse, Nicolas Sarkozy a refroidi en quelques phrases les ardeurs de la toute jeune France 24. Le président souhaite en effet qu’une nouvelle chaîne publique à vocation internationale appelée France Monde, regroupant dans une holding TV5 Monde, France 24 et Radio France Internationale (RFI), « soit créée cette année et qu’elle ne diffuse qu’en français ».

Séquence 1 : le caprice de Chirac…

Pourtant depuis avril, France 24, « la CNN à la française » voulue par Jacques Chirac, diffuse ses programmes en français, et aussi… en anglais, en arabe, et bientôt en espagnol. À peine lancée, il y a un peu plus d’un an, cette chaîne « internationale » a réussi ce tour de force avec 170 journalistes seulement, ce qui peut expliquer certaines concessions quant à la qualité de l’information (nombreux plateaux et interviews, peu de reportages avec des équipes de la chaîne). Récemment, des diplomates ont déploré « la piètre qualité » des programmes du canal arabe. Bref, une info « low cost » qui coûte tout de même 80 millions d’euros environ par an aux contribuables français [1], qui ne peuvent même pas regarder la chaîne sur la TNT [2]. Au moins, Christine Ockrent, elle, s’en satisfait : la journaliste gagne grâce à France 24 la somme rondelette de 120 000 euros par an pour un modeste billet hebdomadaire

…et la pub de Pouzilhac.

Il faut dire que le président de la chaîne, Alain de Pouzilhac, aime le prestige. Ce proche de Jacques Chirac, ancien patron d’Havas, n’a pas ménagé sa peine pour valoriser sa chaîne, multipliant durant l’année passée les déclarations dans la presse, achetant dans le même temps fort cher de pleines pages de publicités dans les journaux. Alors que France 24 se rend compte de la difficulté à signer des contrats de distribution un peu partout dans le monde, son président préfère communiquer sur les chiffres de satisfaction d’enquêtes d’opinion qu’il a lui-même commandées. Ces derniers mois, ce fin communiquant a multiplié les œillades à l’égard du nouveau président, Nicolas Sarkozy. Des efforts qui n’auront, semble-t-il, servi à rien.

Dès janvier de l’année dernière, l’idée d’une fusion entre RFI et France 24 est notamment émise par la commission parlementaire présidée par le député François Rochebloine. Durant toute l’année 2007, on a aussi pu voir Antoine Schwartz, le PDG de RFI, proposer à maintes reprises une mutualisation des rédactions entre la radio publique et France 24, afin surtout de rassurer ses journalistes inquiets devant la diminution des budgets, mise sur le compte de la création de la nouvelle chaîne.

Séquence 2 : TF1, le « péché originel »…

De son côté, Alain de Pouzilhac n’envisage nullement une telle perspective, comme il l’explique à Libération le 3 avril dernier : « Décréter d’un coup que la meilleure complémentarité, en 2007, c’est entre une radio et une télé, c’est aussi stupide que de dire que la meilleure complémentarité, c’est entre Ribéry et Zidane ! Aujourd’hui, la complémentarité, c’est le média plus Internet, pas un modèle bâti il y a cinquante ans, comme celui de la BBC ». C’est clair.

Tant d’agitations s’expliquaient alors par le débat au sein de la campagne présidentielle, dans lequel tous les candidats envisageaient très clairement une clarification des missions des différents acteurs. Car si l’arrivée de France 24 fin 2006 déstabilise autant l’ensemble disparate qu’est l’audiovisuel extérieur public [3], c’est qu’au moment de la réflexion sur cette « CNN à la française », le gouvernement Raffarin prend une décision pour le moins originale : faire appel à TF1. Comme le souligne aujourd’hui un des responsables à l’origine du projet France 24, cette décision constitue « le péché originel autour de cette chaîne ».

D’autant que, selon tous les proches du dossier, le groupe privé n’a aucun intérêt industriel à commencer l’aventure, à la fois parce que l’information internationale n’est pas rentable, et parce que Patrick Le Lay, son PDG, craint que la nouvelle chaîne puisse concurrencer d’une manière ou d’une autre la propre chaîne d’information continue du groupe Bouygues, LCI. D’où, au final, le veto de TF1 concernant la diffusion de France 24 sur la TNT et l’ADSL. « Pour TF1, il s’agissait simplement de faire plaisir à Chirac », explique aujourd’hui un responsable de France Télévisions. Et tout le monde s’accorde à dire désormais qu’à plus ou moins long terme, le groupe privé se désengagera de France 24, en négociant bien sûr son départ.

Alors pourquoi TF1 se retrouve embarquée dans cette galère ? C’est tout simple : le gouvernement Raffarin ne voulait pas négocier avec les syndicats de RFI et de TV5, et souhaitait diminuer l’influence de ceux de France-Télévisions, alors que le projet d’une chaîne « tout info » nécessite la mise en place d’une organisation du travail largement flexible. Aujourd’hui, à l’évocation d’une fusion avec RFI, Agnès Levallois, directrice adjointe de France 24, et ancienne directrice de l’information de RMC-Moyen-Orient (groupe RFI), en est bien consciente. Elle préfère user d’un euphémisme en notant « la différence de culture d’entreprise ».

… et les boys d’Eurosport.

De son côté, un ancien de l’audiovisuel public extérieur analyse : « En imposant ce partenariat avec le privé, les pouvoirs publics de l’époque ont voulu créer une chaîne internationale « tout info » en contournant la question de la convention collective de l’audiovisuel public non adaptée pour un tel projet. Résultat, France 24 a été crée, très bien, mais si l’on prend en compte l’ensemble de l’audiovisuel extérieur on continue de perdre du temps, et de gaspiller l’argent public en l’éparpillant ».

Sans compter que si la chaîne voulue par Jacques Chirac s’est finalement montée en très peu de mois – alors que beaucoup d’observateurs ne croyaient pas au projet –, les synergies avec l’audiovisuel public n’ont jamais été privilégiées alors même que le groupe France Télévisions est actionnaire à 50 % de la chaîne. Pas très étonnant. Car, de fait, le lancement de France 24 en moins d’un an n’a pu être assuré que par la mobilisation des « boys » d’Eurosport, filiale à 100% de TF1. C’est d’abord eux qui ont préparé le management de la future chaîne internationale. Ce qui explique d’ailleurs que le siège de France 24 se situe juste en face de celui d’Eurosport, à Issy-les-Moulineaux. Et si le groupe TF1 ne croyait pas au projet, ses cadres zélés n’ont pas seulement imposé la non diffusion de la chaîne en France, ils ont logiquement préservé leurs intérêts. Car à TF1, il n’y a jamais de petits profits.

Résultat, au moment de la création de la chaîne internationale, la direction de France Télévisions (pourtant le deuxième actionnaire à 50%) s’est retrouvée devant le fait accompli à plusieurs reprises, notamment en étant informée au dernier moment de contrats entre France 24 et différents prestataires privés. Faut-il le rappeler, avec de l’argent public à 100%. Ainsi, Eurosport a conclu, selon plusieurs sources, un contrat de prestation de service (et non de revente de droit) d’un montant de 1 million d’euros avec la chaîne internationale. Si Eurosport confirme l’existence d’un tel contrat, la chaîne se refuse à tous commentaires sur le montant effectif de la transaction et précise que celle-ci « concerne la livraison de plus de 832 modules d’information sportive de quelques minutes en anglais et en français ». Pour la partie magazine de son antenne, France 24 travaille également avec Maximal Productions de Jérôme Bellay.

Et bien sûr, dans tout ce négoce, personne n’osa parler du « projet éditorial » – oh le vilain mot – de la nouvelle chaîne. D’où la décision de mettre en avant Internet et de multiplier les diffusions en langues étrangères dans un temps record pour faire valoir la « spécificité » de France 24, car au niveau du contenu, la grande majorité des images diffusées proviennent des grandes agences internationales (APTN, Reuters…), qui fournissent déjà l’ensemble des chaînes d’information.

Quatre candidats en lice.

Voilà pourquoi à France 24, alors que la question de la réorganisation de l’audiovisuel public extérieur se pose de nouveau, on fait valoir que la chaîne s’est développée sur ses propres énergies. À France Télévisions, où une partie des forces vives de l’entreprise s’était mobilisée précédemment autour du projet d’une chaîne internationale, on garde tout de même le mince espoir de réorganiser l’audiovisuel extérieur public autour d’une filiale internationale, en soulignant le peu de souplesse qu’offrent les supports multinationaux tels que TV5 ou Euronews. D’autant que les partenaires étrangers de TV5 (Québec, Belgique, Suisse), se sont tous opposés au projet « France Monde » de Nicolas Sarkozy.

À RFI, on met en avant le savoir-faire historique de la rédaction, et les potentialités du réseau de correspondants. Une chose est sûre : les budgets alloués par l’état à l’audiovisuel extérieur public, et donc à la prochaine holding « France Monde » ne risquent pas d’augmenter.

Au profit de qui ? Peut-être de l’un des candidats à la direction de ce nouvel ensemble. Quatre sont en lice : Pierre Lescure, qui serait soutenu par George Marc Benamou ; Alain de Pouzilhac, jugé selon Le Point comme un « bon candidat » au ministère de la culture et de la communication ; Pierre Louette, le président de l’AFP ; et Emmanuel Hoog, celui de l’INA.

En tout cas, c’est promis, après le bébé Chirac, Sarko aura le sien, malgré un joyeux bordel en perspective…

[1] Correspondant à une dotation publique garantie jusqu’en 2010. Pour 2008, la chaîne recevra ainsi 88,5 millions d’euros. À noter, les crédits de la chaîne dépendent directement des services de Matignon, et non du ministère des Affaires Étrangères.
[2] Décision prise suite à l’intense activité de lobbying du groupe TF1, deuxième actionnaire à 50% de France 24 avec France-Télévisions. L’ancien président de TF1ne voulait pas que la création de France 24 puisse faire de l’ombre à LCI.
[3] À TV5 Monde, une nouvelle grille réduit la diffusion des journaux de la rédaction sur l’Europe, l’Afrique et l’Orient. Depuis décembre dernier, le torchon brûle entre la direction et les salariés : le PDG de la chaîne, François Bonnemain, a même été visé par une motion de défiance. À RFI, l’inquiétude est également palpable. Il faut dire que les budgets de la radio publique sont en baisse. C’est pourquoi, pendant plusieurs semaines, le PDG Antoine Schwarz proposa une mutualisation des rédactions entre la radio publique et France 24, reprenant l’idée du rapport parlementaire de François Rochebloine.