Le Sarkopithèque

LE SARKOPITHÈQUE A POUR BUT D’ARCHIVER PUIS DE RECOUPER LES INFORMATIONS ET RÉFLEXIONS RELATIVES AU CHEF DE L’ÉTAT, À SON GOUVERNEMENT ET À LEURS [MÉ]FAITS. Nicolas Sarkozy a été élu Président de la République le 6 Mai 2007, jour de la Sainte-Prudence. Voyons-y un signe, et non un hasard.

Rwanda : Les notes inédites 28.01.08

La réconciliation franco-rwandaise passe-t-elle par une heure de vérité sur le génocide ? En se rendant samedi à Kigali, le ministre français des Affaires étrangères espérait certainement renouer les liens. Bernard Kouchner connaît bien le président Paul Kagamé. Les deux hommes ont beaucoup négocié entre avril et juillet 1994. Mais apparemment, les Rwandais ne veulent pas passer par pertes et profit les égarements de la politique militaire française.

Deux notes inédites vont-elles révéler la « responsabilité » de la France ?

Vendredi, l’Agence rwandaise d’information (ARI) publie une longue dépêche révélant le contenu de deux notes inédites des officiers français présents au Rwanda durant l’opération Amaryllis (évacuation des occidentaux, du 9 au 14 avril 1994). La première, signée le 19 avril du colonel Cussac et du lieutenant-colonel Maurin (respectivement Attaché de défense et chef de l’Assistance Militaire Technique) souligne ce qui s’est passé entre le 7 et le 8 avril :

« [Il y eut une] nuit très agitée, ponctuée de nombreux tirs au niveau du CND [Conseil national pour le développement, le parlement rwandais, ndlr] mais aussi dans toute la ville (exécutions des tutsi [sic] et des personnalités de l’opposition). »

Conclusion de Serge Farnel, le confrère qui révèle ces notes : « l’armée française connaissait-elle, au moins depuis le 8 avril 1994, le caractère génocidaire des massacres qui se déroulaient à Kigali. »
Le raisonnement semble un peu rapide (parle-t-on d’un « génocide » au Kenya aujourd’hui ou même d’un « caractère génocidaire » des massacres ?) et anachronique. En réalité, l’état-major des armés, en particulier celui la Force d’action rapide (Far) savait depuis des mois que les massacres au Rwanda se déroulent sur une base politico-ethnique. De là, à penser que cela déboucherait sur le dernier génocide du XXe siècle…

La volonté de contrôler à tout prix les médias et l’information

L’autre note citée par ARI apporte une information méconnue jusqu’à aujourd’hui: la volonté très nette des militaires français de contrôler le travail des médias dès le début de la crise.

Pour comprendre, il faut se replonger dans le contexte de l’époque. Des journalistes qui débarquent à partir du 8 avril à Kigali, ils ne sont qu’une poignée à connaître le Rwanda et sa problématique bien particulière. La plupart des envoyés spéciaux n’ont alors jamais mis le pied à Kigali.

Que voient-ils ? Pas grand chose en vérité, car l’accès au centre-ville, depuis l’aéroport, est strictement encadré par les déplacements des militaires (belges et français) venus sauver leurs compatriotes. Que comprennent-ils de la situation ? Encore moins, si l’on se réfère aux propos très contradictoires des compte-rendus. En tout cas, personne n’évoque une « logique génocidaire » impliquant l’état rwandais au plus haut niveau.

La note en question (N° 018/3°RPIMa/EM/CD Confidentiel Défense), rédigée par le colonel Henri Poncet le 27 avril, est un compte-rendu de l’opération Amaryllis, qu’il dirigea. Voici ce qu’en dit l’Agence rwandaise d’information:

« L’auteur de la note précise, par ailleurs, le « souci permanent de ne pas leur montrer [aux médias, ndlr] des soldats français limitant l’accès aux centres de regroupement aux seuls étrangers sur le territoire du Rwanda », tout en précisant qu’il s’agit là des provisions consignées dans la Directive n°008/DEF/EMA du 10 avril.

Farnel révèle enfin que le Colonel Poncet fait mention, dans sa note, de l’autre « souci permanent de ne pas leur montrer [aux médias, ndlr] des soldats français n’intervenant pas pour faire cesser des massacres dont ils étaient les témoins proches ». »

Fidèle au concept de « manoeuvre médiatique » qu’ils vont ensuite abondamment employer (on retrouve d’ailleurs le général Henri Poncet en Côte d’Ivoire), les militaires français s’efforcent de limiter au maximum les effets collatéraux de l’information. Pourquoi ? Parce qu’ils en ont reçu l’ordre, tout simplement.

L’Elysée est parfaitement au courant des tenants de la crise

En témoigne cette note rédigée le 28 avril, par le conseiller diplomatique du président Mitterrand, Bruno Delaye. Note vue et contre-signée par Hubert Védrine, le secrétaire général de l’Elysée. En voici les principaux points, trois semaines après le début des massacres:

« 1. Selon tous les témoignages recueillis, les massacres s’y déroulent avec une ampleur horrifiante : de l’ordre de 100 000 morts selon les responsables du CICR, seule présence étrangère demeurée sur place en dehors des 270 militaires (Ghanéens et Bengalais) de la MINUAR.

2. Après avoir progressé dans le Nord-Est, le FPR reste aux portes de Kigali, où l’armée rwandaise continue de résister. Les milices hutues, armées de grenades et de machettes massacrent les tutsis qui n’ont pas pu trouver refuge dans la zone FPR, ou bénéficier de la protection de la MINUAR (stade Fayçal, hôtel des Milles Collines). (…)

4. Après deux semaines de silence, l’opinion publique internationale et nationale commence à se réveiller. Mais de façon générale elle le fait en appuyant les thèses des « libérateurs du FPR » et en fustigeant les « extrémistes » du gouvernement rwandais. Les Nations unies sont mises en cause pour leur impuissance, et la France continue d’être accusée d’avoir soutenu le « dictateur Habyarimana ». »

On le voit, l’Elysée sait parfaitement ce qui se passe au Rwanda. Mieux : la France entend bien défendre « ses » positions dans la région des Grands Lacs, contre le « tutsiland » du FPR. Ce sont les mots de Bruno Delaye, également utilisé par le général Quesnot, chef de l’Etat-major particulier.

Alors, pourquoi Kigali s’interroge encore aujourd’hui, alors que Paul Kagamé sait mieux que quiconque la « responsabilité » française dans les événements de 1994 ? Si ce n’est pour mieux négocier la réconciliation diplomatique en cours entre les deux pays.

Bernard Kouchner trouvera-t-il les mots, le bon geste, la formule adéquate, lui qui, mieux que tous les socialistes, connut les errements de François Mitterrand sur le sujet ?

Quant aux militaires français, pourquoi n’osent-ils pas ouvrir la boîte de Pandore ? Serait-ce le risque de voir certains d’entre eux traînés devant la justice internationale ?