Le Sarkopithèque

LE SARKOPITHÈQUE A POUR BUT D’ARCHIVER PUIS DE RECOUPER LES INFORMATIONS ET RÉFLEXIONS RELATIVES AU CHEF DE L’ÉTAT, À SON GOUVERNEMENT ET À LEURS [MÉ]FAITS. Nicolas Sarkozy a été élu Président de la République le 6 Mai 2007, jour de la Sainte-Prudence. Voyons-y un signe, et non un hasard.

Une politique illisible et indigeste 06.11.07

Filed under: > Sarkozy : Gouvernance — eilema @ 1:35
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Article en demi-teinte de John Thorhill, du Financial Times. Sur Courrier International

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Stratégie : La quatrième voie selon Sarkozy.
Le président veut réformer tout, tout de suite. Une tactique, inédite en France, qui vise à disperser l’opposition sur plusieurs fronts. Mais une tactique qui rend sa politique illisible et, au final, indigeste.

Pour les stratèges de salon français, il y a trois façons de réformer. La première, c’est d’imiter Margaret Thatcher, le Premier ministre britannique qui a délivré l’économie de l’emprise étouffante des syndicats et libéré les énergies entrepreneuriales de son peuple. La deuxième, c’est de réformer en catimini. C’est la méthode française traditionnelle : on se répand en public sur l’indispensable solidarité sociale tout en introduisant en douce des changements. La troisième possibilité, c’est d’acheter l’influence de certains secteurs clés du secteur public comme du secteur privé. Par exemple, on fait un gros cadeau aux cheminots aujourd’hui pour s’assurer qu’ils prendront leur retraite demain.

Le président Sarkozy préfère dé­fendre une “quatrième voie”, qu’on peut résumer en disant qu’il s’agit de la réforme par exhortation. Par un barrage incessant de discours réformistes et une couverture médiatique jusqu’à saturation, « l’omniprésident » presse ses compatriotes d’adhérer corps et âme à l’idée de changement. Sa victoire électorale montre que les Français veulent des réformes, affirme-t-il. La cote de popularité dont il jouit depuis son élection laisse entendre qu’il dispose encore d’un gros capital politique.

M. Sarkozy déclare clairement qu’il n’est pas inspiré par des considérations idéologiques mais guidé par ce qui a marché ailleurs et qui peut marcher en France. Il rejette toutes les classifications simplistes, type gaulliste, thatchérien, libéral ou conservateur. Tout le monde, quel que soit son bord politique, peut soutenir son projet.

Il est donc naïf d’attendre de M. Sarkozy une cohérence idéologique voire intellectuelle. Comme nombre de responsables politiques du XXe siècle, le président français ne semble guidé que par la volonté de remodeler son pays selon l’idée qu’il se fait de lui-même : Nicolas Sarkozy se voit en entrepreneur (politique) audacieux et prêt à prendre des risques. Ce qui est certain, c’est que le président français a réussi à changer radicalement le discours politique traditionnel dans son pays – ce qui est en soi un exploit.

Sur le plan tactique aussi, M. Sarkozy est d’un genre différent. L’un de ses lieutenants explique que les réformateurs précédents adoptaient le principe napoléonien consistant à concentrer toutes ses forces sur un point pour faire une percée. Le problème, c’est que cette méthode laissait le temps à l’opposition de se mobiliser ailleurs et de paralyser toute nouvelle avancée réformatrice. L’objectif, aujourd’hui, c’est d’avancer sur tous les fronts en même temps : accorder davantage d’autonomie aux universités, réduire la fiscalité sur les heures supplémentaires, réformer le droit du travail, mettre fin aux régimes spéciaux de retraite. L’idée est donc de répartir l’opposition sur un front plus large. Une tactique qui empêchera peut-être le gouvernement de revendiquer une victoire claire, déterminante dans sa guerre réformatrice, mais qui lui permettra sans doute de gagner plusieurs batailles décisives quasi simultanément.

M. Sarkozy se montre en outre prêt à consulter et à faire des compromis. Son gouvernement est engagé dans des consultations intensives avec les syndicats et choisit ses batailles avec soin. Il vaut mieux viser 100 % et se mettre d’accord sur 60 % que de ne rien obtenir du tout, avancent ses ministres. D’ailleurs, le spectacle de M. Sarkozy en action est un sport fascinant. Mais trois gros doutes planent sur l’efficacité de cette approche réformatrice. Premièrement, ce train de réforme sera-t-il assez cohérent et ambitieux ? M. Sarkozy a peut-être raison de penser que la France de 2007 n’est pas la Grande-Bretagne de 1979 : il suffira peut-être d’une série de réformes marginales pour revitaliser la France. Néanmoins, on peut craindre que ces réformes au coup par coup n’atteignent jamais la masse critique nécessaire pour réussir.

Deuxièmement, le pragmatisme, c’est très bien en théorie, mais est-ce que ça marche en pratique ? Le pragmatisme, ça peut signifier tout et rien. On pouvait difficilement accuser l’ancien président Jacques Chirac de ne pas être pragmatique. Or, après l’échec des réformes de 1995-1997, il semble avoir conclu que la France n’était pas réformable. Sa réaction pragmatique avait été de ne pas faire grand-chose. Troisièmement, le contexte économique est vital mais échappe largement au contrôle de M. Sarkozy. Le président espérait qu’un environnement mondial bénéfique doperait la croissance française, continuerait à faire baisser le chômage et favoriserait le soutien à ses réformes. Or la croissance de la zone euro bat de l’aile, ce qui explique pourquoi M. Sarkozy essaie de gagner du temps en lâchant les finances publiques et en accusant la Banque centrale européenne. Il est trop tôt pour savoir si la “quatrième voie” de M. Sarkozy réussira. Le dynamisme et le courage du président français forcent l’admiration, mais il reste encore une large place au doute. Si les événements jouent contre lui, il risque de devoir revenir au manuel du stratège de salon.

John Thorhill
Financial Times