Le Sarkopithèque

LE SARKOPITHÈQUE A POUR BUT D’ARCHIVER PUIS DE RECOUPER LES INFORMATIONS ET RÉFLEXIONS RELATIVES AU CHEF DE L’ÉTAT, À SON GOUVERNEMENT ET À LEURS [MÉ]FAITS. Nicolas Sarkozy a été élu Président de la République le 6 Mai 2007, jour de la Sainte-Prudence. Voyons-y un signe, et non un hasard.

Rama Yade ou la « Minorité symbolique » 31.10.07

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Minorités symboliques : Rama Yade, de Dakar à Aubervilliers. Par Éric Fassin.

Peu après avoir rejoint le gouvernement de François Fillon, dont (avec Rachida Dati et Fadela Amara) elle symbolise la « diversité », Rama Yade accompagne Nicolas Sarkozy lors de son premier voyage africain, fin juillet.
Pour la nouvelle secrétaire d’État aux Affaires étrangères et aux Droits de l’Homme, c’est un retour au pays natal. Dans la presse sénégalaise, cette immigrée fait part de son émotion : « Je me suis revue en train de faire le même chemin pour aller à l’aéroport, il y a vingt ans, dans l’autre sens, et c’est vrai que c’est assez bouleversant. »

Or le président prononce à Dakar, en sa présence, un discours controversé. Sans doute reconnaît-il l’esclavage comme un « crime », et la colonisation comme une « faute ». Il insiste toutefois sur la responsabilité des Africains dans leurs malheurs présents : la colonisation ne saurait être tenue responsable de la pollution, des dictateurs, de la corruption, des guerres et des génocides. Certes, Rama Yade a coutume de critiquer la tentation victimaire des Noirs ; mais Nicolas Sarkozy va beaucoup plus loin : pour lui, « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » et, « dans un univers où la nature commande tout », il serait condamné à un « éternel recommencement » qui ne laisse aucune place à « l’idée de progrès ». Si les colons « ont eu tort » de croire « qu’ils étaient le progrès, qu’ils étaient la civilisation », le président français n’en invite pas moins les Africains à écouter en eux « la part d’Europe » ­ soit « l’appel à la raison et à la conscience universelles ».

Beaucoup ont protesté contre le retour d’un culturalisme qu’on croyait d’un autre âge. Mais pour sa part, Rama Yade ne s’est pas fait entendre ; elle s’est laissé oublier. On la créditait pourtant d’avoir conquis le futur président, dès leur première rencontre, début 2007, par la franchise de ses critiques. Aussitôt appelée à prendre la parole lors du congrès d’investiture de l’UMP, si elle choisit la droite et son « respect » méritocratique contre la « pitié » misérabiliste de la gauche, elle ne craint pourtant pas de mettre en garde contre la brutalité du langage : « il est toujours plus efficace de mettre les formes, notamment à l’égard de populations issues de civilisations de l’oral, pour qui les mots sont importants. »

A Dakar, la voici pourtant réduite au silence : pas un mot, même pour la forme. Serait-ce que Nicolas Sarkozy y parle aussi d’immigration ? La « jeunesse africaine », il le reconnaît, « doit pouvoir acquérir hors d’Afrique la compétence et le savoir qu’elle ne trouverait pas chez elle » ; mais il lui faut ensuite rentrer au pays, « revenir bâtir l’Afrique ». Car, sans parler de l’immigration subie de ceux qui tentent de « fuir la misère », « il faut mettre un terme au pillage des élites africaines ». Que penser alors de l’histoire personnelle de Rama Yade, qui contribue à sa récente légitimité ?

Le piège politique s’est refermé ­ comme naguère sur Azouz Begag. Plus que la gauche, la droite a su entrouvrir dans le gouvernement un espace aux « minorités visibles ». Rama Yade est bien visible, voire affichée à Dakar, en symbole de cette ouverture. Mais c’est à condition de rester muette. On parlera donc de « minorités symboliques » : l’alibi minoritaire (ou « token minority »), en l’absence de transformation structurelle, c’est l’exception qui confirme la règle ; du coup, l’heureux élu se doit d’être d’autant plus visible qu’il est exceptionnel. Mais cette présence est « symbolique » en un double sens, payant sa visibilité de son silence.

Rama Yade se voit assigner une position impossible. Début septembre, sa visite improvisée à Aubervilliers le confirme. « Choquée » par l’expulsion de squatteurs africains dans cette municipalité communiste, elle vise à regagner du terrain auprès des « Noirs de France ». Mais, rappelée à l’ordre par le Premier ministre, elle se dit venue en tant que membre, non du gouvernement, mais de l’UMP. Dans son parti, l’heure n’est pourtant pas à la solidarité avec les squatteurs ; mais Rama Yade revendique un rôle politicien ­ et non politique : « Je voulais absolument faire passer ce message qui était qu’en matière de logement, l’extrême gauche n’a pas de leçon à nous donner. » Le but n’est pas d’« arranger les choses », mais uniquement de dénoncer le camp adverse : « ils font la même chose ». Il ne s’agit aucunement d’agir, mais de justifier l’inaction. La « minorité symbolique » a donc vocation à signifier, et non à agir. Ce qu’elle donne à voir, c’est son impuissance politique.

Eric Fassin, sociologue, école normale supérieure, chercheur à l’iris (cnrs/ ehess)♥Le 9 octobre 2007

Article original sur Regards.