Le Sarkopithèque

LE SARKOPITHÈQUE A POUR BUT D’ARCHIVER PUIS DE RECOUPER LES INFORMATIONS ET RÉFLEXIONS RELATIVES AU CHEF DE L’ÉTAT, À SON GOUVERNEMENT ET À LEURS [MÉ]FAITS. Nicolas Sarkozy a été élu Président de la République le 6 Mai 2007, jour de la Sainte-Prudence. Voyons-y un signe, et non un hasard.

Institut de l’Immigration et l’Intégration : le courroux 10.10.07

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La Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration, porte Dorée à Paris

Ci-dessous le texte de Jérôme Valluy autour de l’étrange composition de l’institut de l’Immigration et l’Intégration, suivi de la justification de Catherine Wihtol de Wenden, puis de la contre-attaque de Benoît Larbiou.

Une légion étrangère de la recherche
Le Ministre de l’Identité Nationale crée son think-tank sur l’immigration
par Jérôme VALLUY – 30.09.07

Un nouvel Institut d’Etudes sur l’Immigration et l’Intégration (I.E.I.I.) sera inauguré par le Ministre de l’Identité Nationale le 8 octobre 2007 (ci-dessous les documents de présentation). La mission de cet institut est de « mettre en réseau – les chercheurs et universitaires travaillant sur la question de l’immigration et de l’intégration ; les administrations commanditaires de recherches et de travaux sur l’intégration et l’immigration ; les entreprises privées qui s’intéressent à ces recherches en fonction de leurs besoins. »

« Ses missions sont : 1) De constituer un guichet unifié des études sur l’immigration et l’intégration donnant des moyens élargis à la recherche et finançant des recherches d’université (notamment des doctorants) et de laboratoire ; 2) de déterminer des champs et des sujets pertinents dans une durée annuelle ; 3) plus spécifiquement, les missions du Groupe travail (réunions mensuelles) sont de dégager les grands axes de recherche en cours ou souhaitables, de les soumettre au Conseil scientifique (réunions trimestrielles), d’assurer un suivi et une visibilité des travaux. Il se réunira mensuellement. Les missions du Conseil scientifique sont de valider ou d’orienter les grands axes de recherche et veiller à la neutralité et à la qualité des recherches qui seront rendues publiques. »

A quelques exceptions près, les chercheurs réunis dans le « groupe de travail » de l’I.E.I.I. (COTTIAS Myriam, DAMANI Abderkader, DELHAY Cyril, DOUMBE BILLE Stéphane, JAZOULI Adil, KEDADOUCHE Zair, KOVACS Peter, M’BOKOLO Elikia, MANDE Issiaka, MICHEL Vincent, RICHARD Jean-Luc, SCHOR Paul, STORA Benjamin, THCIKAYA Blaise, TREFFEL Frédéric, WHITOL DE WENDEN Catherine, WUNENBURGER Jean-Jacques, YOUNES Chris) n’ont pas de compétence sur le domaine scientifique et ont, de toute évidence, été sélectionnés sur des critères politiques ou simplement par défaut, après les nombreux refus de spécialistes du domaine de rejoindre cet institut.

Ce « Groupe de travail » dirigée par la bien transparente et médiatique Catherine Whitol de Wenden, qui devient ainsi la Bernard Kouchner et al. de ce secteur de la recherche est placé sous tutelle d’une « Comité Scientifique » composé de technocrates ministériels, académiques et industriels, ce qui constitue une véritable humiliation pour ces chercheurs mais aussi pour la profession des chercheurs dans son ensemble.

Hallucinante composition d’un institut supposé être spécialisé dans un domaine et qui a été constitué sans aucun des spécialistes du domaine notamment (mes excuses à tous les autres collègues travaillant sur le sujet depuis des années et que j’ai pu oublier dans cette liste qui recense les personnes scientifiquement reconnus pour la qualité de leur travaux et surtout ayant publié sur ce domaine) : AGIER Michel, ALAUX Jean-Pierre, AlIoua Mehdi, ANDRES Hervé, ATTALI Sarah, BALIBAR Etienne, BANCEL Nicolas, BAZENGUISSA Remy, BELGUENDOUZ Abdelkrim, BELORGEY Jean Michel, BENSAAD Ali, BENVENISTE Annie, BERGER Nathalie, BERNARDOT Marc, BIETLOT Mathieu, BIGO Didier, BLANC-CHELEARD Marie-Claude, BLANCHARD Pascal, BONELLI Laurent, BOUBAKRI Hassan, BOUTEILLET-PAQUET Daphné, BOUX Dominique, BRIBOSIA Emmanuelle, BROSSAT Alain, BRUN François, BRUNETEAUX Patrick, CALOZ-TSCHOPP Marie-Claude, CARRERE Violaine, CASTAGNOS-SEN Anne, CHAREF Mohamed, CHEMILLIER-GENDREAU Monique, CHOUKRI Hmed, CLOCHARD Olivier, COGNET Marguerite, COLLOVALD Annie, COSTA-LACOUX Jeannine, CREPEAU François, CUTURELLO Paul, DAL LAGO Alessandro, DARRIEUMERLOU Josée, DAVAULT Corinne, DE BARROS Françoise, DE RUUDER Véronique, DECOURCELLE Antoine, DELAVEAU Françoise, DELDYCK Jean-Jacques, DELOUVIN Patrick, DIBIE Pascal, DIETRICH Helmut, DREYFUS-ARMAND Geneviève, DUBOST Isabelle, DUEZ Jean-Baptiste, DUFOIX Stéphane, EBERHARD Mireille, ERLICH Valérie, ESCOFFIER Claire, FARDOUET Eliane, FASSIN Didier, FRANCHI Vije, FRANGUIADAKIS Spyros, FREEDMAN Jane, FRIGOLI Gilles, GASTAUT Yvan, GIBB Robert, GLOWCZEWSKI Barbara, GREEN Nancy, GAUTHIER Catherine, GONIN Patrick, GOTMAN Anne, GOUSSEF Catherine, GUICHAOUA André, GUILD Elspeth, GUILLAUMIN Colette, GUIRAUDON Virginie, HERAN François, HOVANESSIAN Martine, IVALDI Gilles, JOUNIN Nicolas, JULINET Stéphane, KAMEL-DORAÏ Mohamed, LAACHER Smaïn, LARBIOU Benoît, LASSAILLY-JACOB Véronique, LAURENS Sylvain, LE HOUEROU Fabienne, LE PORS Anicet, LECOUR GRANDMAISON Olivier, LEGOUX Luc, LEMAIRE Sandrine, LESTAGE Françoise, LHUILIER Gilles, LOCHAK Danièle, MAMMUNG Emmanuel, MAHJOUB Faiza, MANN Patrice, MASSE Jean-Pierre, MATHIEU Lilian, MERMAZ Louis, MORICE Alain, NOËL Olivier, NOIRIEL Gérard, OUADAH-BEDIDI Zahia, PALIDDA Salvatore, PALOMARES Elise, PERRIN Delphine, PERRIN-MARTIN Jean-Pierre, PERROUTY Pierre Arnaud, PESCHANSKI Denis, PINATONI Frédéric, PLANCQ Clément, POINARD Michel, POIRET Christian, PREUSS-LAUSSINOTTE Sylvia, QUESTIAUX Nicole, QUIMINAL Catherine, RABAUD Aude, REA Andrea, RIGONI Isabelle, RINAUDO Christian, RITAINE Evelyne, ROCHEREAU Roselyne, RODIER Claire, RYGIEL Philippe, SAADA Emmanuelle, SAINATI Gilles, SAINT-SAENS Isabelle, SALZBRUNN Monika, SCHMITT Josette, SIMEANT Johanna, SIMON Gildas, SIMON Patrick, SLAMA Serge, SOSSI Federica, SPIRE Alexis, STREIFF-FENART Jocelyne, TALIOT Virginie, TARRIUS Alain, TEITGEN-COLLY Catherine, TEMIME Emile, TERRAY Emmanuel, THENAULT Sylvie, TIMERA Mahamet, TRIPIER Maryse, TSOUKALA Anastasia, VALLUY Jérôme, VIET Vincent, VOLOVITCH-TAVARES Marie-Christine, VOURC’H François, WACQUANT Loïc, WAGNER Anne-Catherine, WEIL Patrick… (liste évidemment non exhaustive).

A l’inverse et très loin ce monde de la recherche, la composition de l’I.E.I.I. en fait une sorte de « légion étrangère » dans ce domaine… avec les cautions de Science Po Paris (notamment R.Decoings, Dir. de Science po, C. Whitol de Wenden, G. Képel,…) de l’EHESS (D. Hervieu-Leger, Dir. de l’EHESS, B. Stora, E. M’Bokolo)… et une « ouverture » vers Lyon III (F. Guéry, D. Billé, J.J. Wunenburger) sans doute en raison des nombreux scandales médiatiques (révisionnisme, extrême-droite…) qui ont rendu cette université tristement célèbre. On avait pu observer déjà la surreprésentation des mandarins de Science Po Paris et de l’EHESS dans la Fondation pour l’Innovation Politique créée par Jacques Monod, alors conseiller de Jacques Chirac, puis réalignée sur la tard dans les rangs sarkozystes : http://www.fondapol.org On découvre aujourd’hui un nouveau think-tank conservateur associant la droite sarkozyenne, l’extrême-droite et la gauche-caviar dévoyée qui prolongent dans le monde académique les rapprochements et les débauchages observés ces derniers mois sur la scène politique.

La première mission de cet institut – « 1) De constituer un guichet unifié des études sur l’immigration et l’intégration donnant des moyens élargis à la recherche et finançant des recherches d’université (notamment des doctorants) et de laboratoire… » – peut faire craindre que les autres sources de financement notamment celles du Ministère de la Recherche et de l’Agence Nationale de la Recherche se tarissent pour tous ceux qui n’accepterons d’aller à l’abreuvoir de cet institut. J’espère que tous les chercheurs travaillant sur ce domaine auront assez d’esprit scientifique et d’amour propre pour ne pas aller à la soupe des financements qui passeront maintenant principalement par cette voie. « Cet institut aura enfin pour objet de rendre publics annuellement les travaux et les études en la matière par des publications ou par l’organisation de colloques et journées d’études. » Il faut que la profession s’organise pour boycotter non seulement les financements mais aussi l’ensemble des activités de cet institut c’est-à-dire boycotter à la fois les publications, colloques et journées d’études organisés par cet institut mais aussi les personnes qui s’engagerons dans ce dispositif honteux. Il faut qu’elle s’organise pour tenter enfin de maîtriser son agenda de travail : l’agenda scientifique c’est-à-dire la définition des sujets à traiter prioritairement par les chercheurs.

Tout ceux qui font ainsi de l’indépendance et de l’autonomie des valeurs cardinales du travail scientifique peuvent rejoindre l’observatoire de l’institutionnalisation de la xénophobie [observ.i.x] (Plus d’informations : http://listes.cines.fr/arc/terra/2007-09/msg00046.html) qui est un collectif de recherches en sciences de l’humain et de la société créé, face aux amalgames gouvernementaux de l’identité nationale et de l’immigration. Il vise à favoriser l’autonomie de la production intellectuelle, des savoirs scientifiques et de leur diffusion en ce qui concerne l’érosion des perceptions humanistes de l’altérité et la stigmatisation de l’étranger comme problème, risque ou menace dans le fonctionnement ordinaire d’autorités instituées (ministérielles, administratives, judiciaires, médiatiques, scientifiques, intellectuelles, scolaires, économiques, partisanes, associatives…). Il étudie également le développement de la xénophobie dans l’ensemble de la population sous l’effet des discours et des actes de ces autorités. Nul doute que les futurs choix politiques et les activités de communication de l’I.E.I.I. font partie du domaine d’étude de l’observatoire

Jérôme Valluy, 30.09.07
Professeur (Dr. MdC) de sociologie politique
Université Panthon-Sorbonne (Paris 1)
Réseau scientifique TERRA (http://terra.rezo.net)

La politique d’immigration, le chercheur et le citoyen
par Catherine Wihtol de Wenden
(CNRS, CERI-Sciences-Po)

La polémique soulevée par la création d’un Institut d’études sur l’immigration et l’intégration où j’ai été mise en cause, en plein débat parlementaire sur une énième loi sur l’immigration et à la veille de l’ouverture de la Cité nationale de l’Histoire de l’immigration mérite un éclaircissement.

Tout d’abord, la concomitance de l’agenda, qui a eu un effet déplorable, est fortuite et relève de trois processus différents. La Cité, est le fruit de quatre ans de travail pour aboutir à un lieu de mémoire prestigieux destiné à persuader le public que la France est un pays d’immigration depuis cent-cinquante ans et que « leur histoire est notre histoire ». Le second, la loi, appartient à une logique d’affichage, destinée à montrer que l’on agit dans ce domaine pour donner des gages à un électorat. Le troisième, l’Institut, a été voulu par la présidente du Haut Conseil de l’Intégration pour donner une suite aux les travaux qu’elle a engagés sur les chiffres de l’immigration et sur l’intégration. Curieux État que la France où l’on n’inaugure pas un musée amené à avoir une fonction pédagogique essentielle sur un sujet sensible à cause de je ne sais quelle mesquinerie More…politique car la Cité avait été voulue par Jacques Chirac, et où l’on annonce dans la tourmente du débat parlementaire avec l’introduction de tests ADN la création d’un Institut qui apparaît nécessairement comme un alibi pour changer l’image donnée par la nouvelle loi. Alors qu’il m’apparaissait tout naturel d’y concourir ponctuellement comme je l’ai fait dans le passé pour Michel Rocard et Jean-Pierre Chevènement à travers groupes de travail et séminaires, de même que je suis restée dans le conseil scientifique de la CNHI tout en ayant signé la pétition sur le détestable intitulé du nouveau ministère de l’Immigration, les pétitions qui fusent ont suscité chez moi une crise de conscience. Militant depuis vingt ans dans plusieurs associations de défense des droits de l’Homme et des droits des étrangers et chercheur depuis près de trente ans sur l’immigration, je considère que les chercheurs ont beaucoup de choses à dire aux décideurs et que c’est même urgent qu’ils le fassent aujourd’hui. Alors que j’étais hier qualifiée par « les décideurs » comme la plupart de mes collègues comme tenant de la « pensée unique » (je ne sais pas laquelle), me voici maintenant qualifiée par les pétitionnaires de « Kouchner du sarkozysme » chargée d’ animer un « think tank sarkozyen ». Je précise que je n’ai rencontré ni le président ni le ministre et que je n’entends recevoir d’ordres de personne tout en restant à la disposition de chacun, dans le temps limité que je pourrai consacrer à l’Institut . Aurais-je été soudainement séduite par les sirènes du « tous ensemble », abandonnant militantisme et analyses critiques pour cautionner une politique que j’ai critiquée il n’y a pas plus de quinze jours dans ce même journal dans un Institut né dans la tourmente que je n’ai pas sollicité alors que j’ai bien d’autres choses à faire ? Ce serait puéril de le penser. Je n’ai aucune attirance pour les ors de la république, la proximité du pouvoir, les honneurs d’aucune sorte. Je ne cherche pas non plus une nouvelle reconnaissance, surtout celle-ci, qui me donne l’image de voyager en eaux troubles. Curieusement, aucun de mes collègues ne s’est posé la question à l’exception d’un seul, et pas des moindres, qui a eu la curiosité et l’amitié de me le demander. Alors pourquoi ? Parce que cet Institut, qui m’arrive comme un paquet empoisonné peut être le lieu de ce dialogue entre chercheurs et décideurs qui n’existe pas en France, sur un sujet de société aussi essentiel. La recherche est aujourd’hui totalement absente de la « fabrique de la décision » politique sur les questions d’immigration et elle risque de se marginaliser. En France, décideurs et universitaires sont deux mondes qui s’ignorent ou se haïssent car les uns ont fréquenté les grandes écoles et les autres l’Université. Le monde universitaire est totalement absent du paysage pour les sommets de l’Etat et les parlementaires. Les uns et les autres ne se rencontrent pratiquement jamais et n’ont pas les mêmes lectures. Les premiers tirent leur connaissance de la presse, des rapports publics, des sondages, des textes de lois et des directives bruxelloises, des études faites par des clubs. Les autres lisent des ouvrages et revues, des thèses, dirigent ou mènent des travaux dont la qualité et la quantité n’ont cessé de s’améliorer, militent parfois dans des associations. J’en fais partie. D’excellentes thèses sont soutenues chaque année par des étudiants souvent sans bourse, menant de difficiles, minutieuses et parfois dangereuses enquêtes de terrain. Une minorité de ces travaux sera publiée dans des revues et des ouvrages savants, parfois chez des éditeurs confidentiels. Une plus infime minorité encore de ces jeunes auteurs entreront au CNRS ou à l’Université, vu la rareté des postes et leurs travaux resteront méconnus du plus grand nombre, celui des hauts fonctionnaires et des politiques. Pourtant ces travaux traitent avec finesse et pertinence de sujets sensibles : frontières, sans papiers, banlieues, Islam, identité, citoyenneté, comparaisons internationales, réfugiés, politique migratoire, retour… Le résultat ? Un gâchis politique et financier flagrant. Alors que ces travaux existent, financés sur fonds publics, on recommence pour la énième fois une politique de retour après trente ans d’échec, on considère que la politique répressive de l’immigration peut avoir un effet de dissuasion, on continue à dénier aux jeunes nés en France, parfois de la troisième génération, la qualité de Français et l’on se demande inlassablement s’ils sont « intégrés », la discrimination est considérée comme un propos « militant », l’asile est en crise depuis 20ans, le droit de vote des étrangers est au point mort après trente ans d’analyse et de militantisme associatif, et le développement est considéré comme une alternative à la migration. Qui fait les frais de cette absence de dialogue entre chercheurs et décideurs ? Les immigrés et leurs descendants. La plupart de mes collègues ont préféré ne pas se compromettre en se retirant sur l’Aventin ou dans quelque autre tour d’ivoire en attendant une autre majorité, plus en phase avec leur image. Ils signent des pétitions mais demeurent dans une fonction tribunicienne (comme aurait dit mon directeur de thèse, Georges Lavau) assez classique . J’aurais tendance à penser qu’ils se trompent à la fois d’époque et de régime car nous ne sommes pas dans l’Allemagne nazie et nous sommes en démocratie. Une quantité de débats associatifs que je contribue à animer dénoncent aussi depuis des années les atteintes aux droits de l’homme et les errements de la politique d’immigration. Mais les recherches et le militantisme ne parviennent pas à convaincre. Nous n’avons pas eu davantage de succès avec la gauche socialiste. Pour l’anecdote, le premier ministre Lionel Jospin a prétexté un léger problème de santé lors du centième anniversaire de la Ligue des Droits de l’homme, avec un public acquis, car un mouvement de sans papiers bruissait à l’horizon et à la veille de 2002, la politique d’immigration a été la non décision : refus de régulariser les 60 000 sans papiers de la circulaire Chevènement, pourrissement de la situation à Sangatte, refus d’accorder le droit de vote aux étrangers. Par peur du front national. Lors des élections présidentielles le discours de la candidate sur le sujet a été inaudible, à l’exception du droit de vote. Ma conviction est qu’il faut changer de méthode en faisant entrer la recherche dans la prise de décision. Comment ? Dans des séminaires publics avec les chercheurs qui accepteront de se prêter au jeu et les décideurs qui y trouveront quelque intérêt, mais aussi les associations, les syndicats, les églises qui obtiennent davantage de résultats devant les tribunaux qu’au moment de la prise de décision. Cette méthode existe depuis plus de cinquante ans au Royaume Uni, dans des structures qui dépendent du Ministère des Affaires étrangères (Wilton Park) et du ministère de l’Intérieur (Ditchley) et ailleurs dans des fondations, comme en Allemagne, en Italie et aux Etats-Unis. Elles permettent un débat constructif et ouvert. Leur recette ? L’excellence des chercheurs conviés, des travaux présentés, la qualité de l’écoute, la présence de responsables clés de la décision. Ces structures ont survécu aux alternances gouvernementales. Telle est ma conception du rôle du chercheur dans la société. C’est une position peu confortable car l’Institut a été créé par un Ministère au titre exécrable, qui fait voter une loi avec laquelle je suis en profond désaccord, par une majorité pour laquelle je n’ai pas voté. J’ajoute que je désapprouve les propos de sa présidente attribuant à la polygamie la crise des banlieues, que je ne considère pas que l’intégration soit un contrat, et que je vais avancer en terrain hostile ou incrédule. Mon rôle se bornera dans un premier temps à impulser une animation sur des thèmes sensibles, à la veille de la présidence européenne de la France, à donner des allocations à des thésards et post-docs, à lancer des appels d’offres. La recherche se fait ailleurs, à l’Université et au CNRS, dans la pénurie des postes et dans la précarité des jeunes chercheurs. Mais comme j’ai moi aussi la culture du résultat, si je m’aperçois rapidement que l’Institut est une coquille vide et sert de caution à une politique qui nie les droits de l’homme, je m’en irai. Au moins j’aurai essayé. Telle est ma conception de mon rôle de chercheur citoyen.

Catherine Wihtol de Wenden – Mardi 9 octobre 2007

La politique d’immigration, le chercheur précaire et la Science politique
Réponse à Mme Wihtol de Wenden
par Benoît LARBIOU
enseignant chercheur (vacataire) à l’Université Montpellier III

Je trouve particulièrement surprenant, mais peut-être ici fais-je preuve de candeur caractérisant les jeunes chercheurs sans poste, de constater qu’une chercheuse en science politique, puisse succomber à une illusion aussi grossière, celui d’une science politique au service d’un gouvernement éclairé. Comment en effet supposer, à moins d’oublier toutes les recherches de sa propre discipline, qu’une relation pure, abstraite de toute relation politique et sociale, puisse s’établir entre le champ du savoir et le champ politique, que « la recherche [puisse entrer] dans la prise de décision », le tout sans qu’aucune contrainte pèse sur cette même recherche ?

Au-delà de ma surprise, qui finalement n’est qu’un effet rhétorique pour désigner la (re)connaissance d’un phénomène normal dans la science politique qui voudrait qu’un chercheur reconnu, qui, bien qu’exhibant ses ressources « militantes », participe de l’illusion du conseiller du prince et veuille incarner cet idéaltype, je voudrais ici refuser de servir d’alibi. En effet, jeunes chercheurs sans postes, nous participons d’une recherche, qui est, je l’espère, à hauteur des espérances de Mme Wihtol de Wenden, nous contribuons, et j’ose encore l’espérer, à faire avancer la compréhension de ce que peut-être l’immigration, de ce que sont les politiques d’immigration et les pratiques de gestion de l’immigration, et surtout de la construction sociale des problèmes de l’immigration. Et c’est peut-être sur ce dernier point que le bas blesse… Comment objectivement participer d’une mise en problème particulière de l’immigration, biologisante (contrôle ADN), essentialisante (référence à l’identité nationale et à la culture des « autres »), et éminemment politique, et revendiquer tout à la fois une position de chercheur travaillant sur cette construction sociale et politique de problèmes de l’immigration ? Car en effet Mme Wihtol de Wenden, j’en ai bien peur, la construction d’un Institut participe plus d’une mise au pas des recherches indépendantes, d’une instrumentalisation politique des savoirs et d’une dilution de la compétence scientifique des sciences sociales dans un pseudo savoir non spécialisé, comme en témoigne la présence de l’inénarrable Carrère d’Encausse, que d’une volonté d’éclairer une action publique. Sans faire de procès d’intention, je pense en effet que la volonté du gouvernement, obsédée par les chiffres, par la mise en scène sans cesse renouvelée de l’activité gouvernementale, par l’institutionnalisation d’une nouvelle problématique publique de l’immigration, soit bien loin des préoccupations des chercheurs. Enfin, pour travailler aussi dans un quartier réputé « sensible » ou « prioritaire », je me permets d’attirer votre attention sur le fait que votre position reste pour le moins obscure à tous les gens menacés d’expulsion, en rétention… à ceux finalement qui vivent les mesures des « décideurs » dans la plus totale désespérance. D’aucun(e)s jugeront peut-être que je fais ici preuve de « populisme », que je me repais d’une « fonction tribunicienne », mais je crois plus que notre place réside aux côtés de ceux qui vivent ce qu’un désormais maître ancien, sur le cadavre duquel beaucoup se déchaînent, appelait la « misère du monde » qu’aux côté de « décideurs » idéalisés… S’il reste des gens à « convaincre » ce n’est peut-être pas là ou vous l’attendez… effet de position direz-vous…

D’autre part, j’attire votre attention sur le fait que s’il est un domaine qui ne cesse de mobiliser des chercheurs c’est bien celui de l’immigration. Les réformateurs ce sont après guerre dotés d’une réserve de chercheurs spécialisés en économie politique afin de légitimer la régulation de l’immigration, de justifier cette politique d’immigration organisée au regard de la nécessité de protéger les ouvriers des sous-concurrences ouvrières, de la nécessité de la production nationale et des nécessités de repeuplement d’une France anémiée.

En conséquence, je ne puis que me permettre de réitérer mon propos de et au nom de ma position : nous, jeunes chercheurs refusons de servir d’alibi :
– à l’institutionnalisation d’une problématique que nous combattons, au nom justement de l’indépendance de la recherche que nous recherchons,
– à la construction d’un « guichet unique » de la recherche qui sonne pour nous comme un rappel à l’ordre de ce que devrait être une bonne recherche sur les questions d’immigration et qui rappelle la volonté d’un autre institut d’études, d’un autre temps, de « donner le ton dans les milieux scientifiques ».

Nous refusons, permettez une incartade dans un lexique là aussi d’un autre temps, d’être « l’armée de réserve » des « chiens de garde » d’une pensée inique qui compte mettre au pas nos recherches. En définitive, nous demandons à nos pairs de se battre pour des ouvertures de postes, pour veiller du haut de leur position à garder l’indépendance de la recherche, et d’éviter que nous soyons vendus à un principe instrumental d’organisation du travail scientifique sur l’autel du manque de postes.

Benoît LARBIOU – 10 octobre 2007