Le Sarkopithèque

LE SARKOPITHÈQUE A POUR BUT D’ARCHIVER PUIS DE RECOUPER LES INFORMATIONS ET RÉFLEXIONS RELATIVES AU CHEF DE L’ÉTAT, À SON GOUVERNEMENT ET À LEURS [MÉ]FAITS. Nicolas Sarkozy a été élu Président de la République le 6 Mai 2007, jour de la Sainte-Prudence. Voyons-y un signe, et non un hasard.

Arrêt sur images, cette fois, c’est bien fini. 18.06.07

Filed under: < Medias — eilema @ 10:59

« En supprimant Arret Sur Images, on me retire le droit fondamental d’accéder à une critique télévisée des médias. Voilà pourquoi la direction de France 5 devrait revenir sur sa décision. Il existe encore une petite chance qu’elle le fasse. A une condition : que se multiplient les protestations ». [Olivier Duhamel, chronique du 22.06.2007 – France Culture]

Lundi 18 Juin, sur le blog de Daniel Schneidermann :
Arrêt sur images sur France 5, cette fois, c’est bien fini. Et si je demandais l’asile médiatique en Suisse ?

Donc, ça se finit ainsi. Par cette phrase, en début d’après midi, sur le site du Point : « Après douze saisons, l’émission « Arrêt sur Images » de Daniel Schneidermann ne sera pas reconduite la saison prochaine, apprend-on de source officieuse. » Et cette autre phrase merveilleuse : « la direction de France 5 n’était pas joignable ce matin ».

Apparemment, le service des audiences, lui, l’était, qui a fourni au Point toutes les décimales du crime. Providentiel art de la statistique ! Merveilleux mélange bricolé à la hâte, entre les 4 ans et plus, les 15 ans et plus, et les 25-59 ans.

Cette fois, les infos du Point étaient bonnes. La chaîne a confirmé l’arrêt de l’émission en fin d’après-midi. Au passage, je suis sincèrement heureux pour les équipes de Moati, et pour les téléspectateurs de Ripostes, que notre soeur en infortune, elle, ait sauvé sa tête.

Il faut que vous sachiez que c’est ainsi que les courageux dirigeants de France 5 en ont fini avec la plus ancienne émission de la chaîne : sans un mot face à face, sans une convocation, sans l’ombre d’une raison donnée.

Quelques minutes après la mise en ligne de l’urgent du Point, le directeur de l’antenne Vilamitjama a appelé notre producteur Alain Taïeb. Il a parlé de « refonte générale de la grille ». Il a dit « c’est ferme et irrévocable ». Alain a dit qu’on ne se débarassait pas comme ça, au téléphone, des anciens serviteurs. Du coup, Vilamitjana, dans sa mansuétude, a consenti à le voir (moi, je suis aujourd’hui sur les bords de Loire). Il lui a dit : « c’est une formidable émission, mais elle est usée. » C’est tout. Pas un reproche explicite. Auprès de certains des journalistes qui, en ce moment même, m’appellent en rafales, il a été plus loquace. Il parait qu’il nous aurait demandé de modifier la formule, de parler plus de ceci, moins de cela. Sachez que c’est faux. L’homme qui tient le stylo pour signer notre arrêt de mort, et porte le titre de directeur d’antenne, ne nous a jamais fait aucune suggestion que ce soit.

Mais l’important n’est pas dans cette grossièreté. L’important n’est pas que Carolis et ses hommes décident, sans l’ombre d’une explication, de tuer Arrêt sur images. L’argument de l’ancienneté n’est pas un argument, ni dans un sens ni dans l’autre.

L’important, c’est qu’ils ne sont pas effleurés par l’idée que cette émission remplissait une mission indispensable de service public. L’important, c’est qu’ils renoncent impunément, sans un soupir, à cette mission : critiquer à la télévision, avec les armes de la télévision, le pouvoir des images.

Cette mission était, en 1995, au coeur du projet de chaîne de la connaissance. C’était après la première guerre du Golfe, et ses dérapages en direct. C’était après la fausse image du faux charnier de Timisoara. Ceux qui avaient imaginé cette chaîne, et s’appelaient Georges Duby ou Jean-Noël Jeanneney, avaient voulu voir si on pouvait retourner le monstrueux outil contre lui-même. Ils ne savaient pas très bien comment faire. Cavada, premier président, m’appela. « Ca vous tente ? » Je n’en avais pas la moindre idée, mais oui, ça me tentait. J’avais tout de même une intuition. Pour dépouiller les images de leur pouvoir, il fallait les arrêter.
Mais je ne vais pas tout vous raconter.

D’abord je pense à vous. A tous vos messages, sur ce blog, depuis quelques jours que les nuages s’amoncelaient, et que la manigance devenait de plus en plus visible. A tous ces mots surgis du fond du coeur, à votre attachement à cet improbable rendez-vous du dimanche, à votre désarroi devant l’idée que ça s’arrête. A vous tous, si nombreux, si sincères, mais si dispersés aussi. Je partage votre désarroi, à tous. Mais les graines que nous avons semées sont en vous, maintenant. En vous et en d’autres. Le monstre médiatique est vulnérable. Sa lâcheté d’aujourd’hui en est encore une preuve. Ce travail continuera. Pas nous ou par d’autres, ici ou ailleurs.

Ensuite, je pense à l’équipe, la jeune et enthousiaste équipe de l’émission. Je ne me fais pas de souci pour eux. Honnêtement, à l’heure où j’écris, je ne sais pas ce que nous allons tous devenir. Quand j’ai conclu la dernière, dimanche, par un « ici ou ailleurs », j’improvisais. Je n’avais rien préparé. Ca m’est venu comme ça. Je ne peux pas croire que cette mission, qu’exerçait Arrêt sur images, cette mission d’être la petite voix du doute, ne trouvera ni feu ni lieu. Je sais que l’équipe se recasera. Vous reverrez leurs visages, vous ré-entendrez leurs voix, vous n’en avez pas fini avec eux.

Je fanfaronne, mais au fond je n’en sais rien. Peut-être, après tout, sommes-nous entrés dans cette ère où tout doute est désormais inutile. Peut-être sommes-nous entrés dans l’éternité décomplexée de la Star Ac, des rires et des applaudissements. Peut-être sommes-nous entrés dans le triomphe décomplexé des tambours. On verra bien.

Enfin, je pense à eux, évidemment, au quatuor des assassins tremblants. Tous ces mois à ronger leur frein, à attendre l’heure, avant de porter enfin le coup de poignard. Tous ces mois, ou toutes ces années. Ah, Carolis, depuis quand rêviez-vous secrètement de prononcer les mots que vous venez de prononcer ? Depuis que nous avions mis en lumière votre petit bidonnage sur France 3, quand vous aviez vendu des images de reconstitution d’un sauvetage en montagne, comme celles d’un sauvetage réel ? Depuis qu’il vous a fallu piteusement venir vous expliquer devant les télespectateurs de la médiatrice de France 3 ? Quel effet ça fait, Carolis, de porter si longtemps votre vengeance ?

Il parait que Vilamitjana avait déjà demandé l’arrêt de l’émission à Carolis l’an dernier (l’an dernier, c’est à dire après que nous ayions traité dans l’émission du problème de Mme Borloo, présentatrice de journal, et que Arlette Chabot s’en soit fort énervée). Je n’en sais rien. A vrai dire, ça m’est égal. Claude-Yves Robin (directeur général de France 5), Philippe Vilamitjama (directeur de l’antenne), Patrice Duhamel (directeur général de France Télévisions), Patrick de Carolis (PDG) : je ne sais pas, dans le quatuor, qui a tenu le poignard, qui a tenté de retenir la main de qui, qui s’est caché derrière qui. A vrai dire, ça m’est égal. Tous quatre sont à mes yeux responsables.

Au fond, la question n’est pas : pourquoi s’arrête Arrêt sur images ? La question est : pourquoi ne s’arrête-t-elle que maintenant ? Comment avons-nous fait, pour tenir douze ans ? « Si je touchais à l’émission, j’aurais l’impression d’être liberticide », nous disait, souriant et un peu étonné lui-même de cette drôle d’impression, Jean Mino, qui fut le premier directeur des programmes de la chaîne, à sa création. Puis, vinrent d’autres hommes, qu’effleura sans doute la même impression.

Jusqu’au quatuor actuel. A-t-il décidé seul ? A-t-il entendu des suggestions ? Je n’en sais rien. Peut-être, seulement, aura-t-il été enhardi par la tendance de la saison, à la décomplexion.

Les hasards de la vie font que je dois me rendre, lundi prochain, à Genève. J’y suis invité par le comité des téléspectateurs de la télévision publique. C’est un comité qui a une existence officielle. Parce que là-bas, figurez-vous, ils ont apparemment inventé un système pour que les télespectateurs puissent donner leur avis à propos des programmes de la télévision qu’ils paient. Un avis argumenté, se traduisant en mots et en phrases, et pas seulement en courbes d’audience. Je ne sais pas exactement comment ça marche. Je vous dirai à mon retour. Mais s’ils m’offrent l’asile médiatique, il n’est pas impossible que j’accepte.

Daniel Schneidermann