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Libération – Rebonds – lundi 22 octobre 2007
Môquet n’est pas mort, je l’ai rencontré.
Par Aline Louangvannasy professeure de philosophie au lycée Rive-Gauche de Toulouse
et secrétaire régionale de la CGT Educ’action Midi-Pyrénées.
Aujourd’hui, le président d’une grande démocratie ira dans un lycée lire la lettre d’adieu d’un jeune condamné à mort, Guy Môquet. Cette lettre l’a, selon ses dires, beaucoup ému. Mais Guy Môquet n’est pas mort, je l’ai rencontré.
Il s’appelle Armen. Armen a 7 ans. Le 25 septembre 2007, le cartable sur le dos, il traversait la cour de son école de Montauban. Il était encadré par deux policiers en uniforme et en armes.
Les parents d’Armen sont étrangers. Le mercredi 10 octobre 2007, Armen a été placé en centre de rétention. Dans un premier temps, le juge des libertés avait prononcé sa remise en liberté, car il ne semble pas que dans notre beau pays les enfants aient leur place en prison. Mais le tribunal de Toulouse a fait appel, et le juge des libertés, le bien mal nommé, a donc émis un nouveau jugement : Armen restera en détention.
Aujourd’hui, Armen est au centre de rétention de Cornebarrieu avec ses parents et sa sœur de 8 ans. Armen ne mange plus. Armen ne parle plus. Armen est trop petit pour comprendre. Pour l’anecdote, il faut préciser que les parents d’Armen viennent d’un pays, le Monténégro, qui ne fera rien pour faciliter leur retour, parce qu’ils sont d’origine serbe. La mère, elle, pourrait être envoyée en Albanie avec les enfants, mais comme elle est aussi d’origine serbe, ils ne seront pas les bienvenus. Ils seront donc difficilement expulsables.
Ce sont les victimes innocentes de l’histoire, d’une histoire qui s’écrit au présent, n’en déplaise aux historiens. Tout dépend du bon vouloir de la préfète du Tarn-et-Garonne, qui pourrait les régulariser à titre humanitaire. Pour l’instant, son argument consiste à dire qu’elle a déjà régularisé trois familles et que c’est donc suffisant.
La santé des enfants se dégrade ; de toute façon, ils sont en état de choc et ont besoin d’un soutien psychologique, qu’ils ne trouveront pas en Albanie. Après que les policiers sont venus chercher Armen dans son école pour être conduit au commissariat, il n’a pas revu ses parents. Il a été placé avec sa sœur dans un foyer. Ce n’est qu’une dizaine de jours plus tard, lorsqu’ils ont été placés en centre de rétention, qu’ils ont pu retrouver leurs parents.
Le cas de cette famille est exemplaire du cynisme de notre gouvernement et devrait nous alarmer.
Comment peut-on accepter qu’un instituteur soit obligé sur injonction de sa hiérarchie de remettre à la police un enfant de 7 ans ? Comment des fonctionnaires de police peuvent-ils accepter l’ordre de se rendre dans une école pour interpeller un enfant ? Comment un juge des libertés peut-il se livrer à une telle parodie de justice et bafouer les droits les plus élémentaires de cet enfant ? Tous les vendredis, un petit groupe de manifestants se rassemble devant la préfecture. J’espère que notre président lira Libération lundi et fera un geste. Il faut leur donner de la visibilité à un moment où beaucoup préféreraient ne pas voir.
Je suis en train de lire un texte de Camus, je cite : « Le monde a horreur de ces victimes inlassables. Ce sont elles qui pourrissent tout et c’est bien leur faute si l’humanité n’a pas bonne odeur » (Actuelles II, « Persécutés et persécuteurs »). Nos institutions, dont la fonction est de garantir un ordre social fondé sur la solidarité et le respect de la dignité humaine, sont-elles à ce point devenues vides de sens ? Le traumatisme psychologique que nous faisons subir à cet enfant aujourd’hui est semblable au traumatisme que subissent les enfants des pays en guerre. Mais sommes-nous en guerre ?
Il est inacceptable que l’on instrumentalise à des fins politiques la vie de cet enfant que l’on condamne. Nous devons réagir.
SUPPLÉMENTS :
Avant la lecture obligatoire du 22 octobre, dans toutes les écoles de France, les enseignants préparent le terrain. Deux formes de résistance apparaissent : le refus de lecture obligatoire et la lecture avec explication de contexte.
Ci-dessous, l’adresse diffusée avant hier par les enseignants du collège-lycée Carnot où Guy Môquet fut élève, et où M. Sarkozy doit se rendre le 22 octobre. Puis la lettre ouverte au Ministre, publiée par l’Humanité le 29 sept., de Aline Louangvannasy, professeure de philosophie au lycée Rive-Gauche à Toulouse, secrétaire régionale de la CGT Éduc’action Midi-Pyrénées.
J. Valluy
Adresse des enseignants du collège-lycée Carnot,
réunis en assemblée générale le mardi 16 octobre,
concernant le cérémonial en mémoire de Guy Môquet
Élu président de la République, Nicolas Sarkozy a décidé de faire commémorer dans toutes les écoles de France la mémoire de Guy Môquet, jeune lycéen arrêté en octobre 1940 par la police française et fusillé par l’armée d’occupation le 22 octobre 1941 avec 26 de ses camarades communistes. Voulant ne retenir que son attitude de courage et d’abnégation devant la mort, instruction a été donnée à tous les enseignants de lire à leurs élèves, le 22 octobre 2007, la lettre adressée par Guy Môquet à sa famille peu avant son exécution. Ils sont en outre invités à célébrer dans leur classe les « valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité qui font la force et la grandeur de notre pays et qui appellent le sens du devoir, le dévouement et le don de soi [...] et les valeurs de courage et d’engagement ».
En tant qu’enseignants, nous refusons d’obéir à cette injonction, aussi louable puisse-t-elle paraître sur un plan moral et émotionnel. Et devant l’annonce du président de la République de venir accomplir cette cérémonie commémorative dans notre établissement qui fut aussi celui de Guy Môquet, nous voulons expliquer les raisons de ce refus aussi simplement et aussi précisément que possible.
Enseignants à Carnot, nous connaissons de longue date cette histoire singulière ; et nombre d’entre nous considèrent de leur devoir ou plus simplement de leur fonction éducative d’expliquer à leurs élèves pourquoi le hall de leur établissement porte le nom d’un jeune homme dont la mémoire fut longtemps inconnue voire oubliée, hors de la tradition communiste. Mais l’évocation de cette histoire s’inscrit pour nous, comme d’ailleurs pour tout enseignant, dans la transmission d’un programme ordonné des connaissances historiques sur cette période, de même qu’elle s’accompagne d’une réflexion critique sur les constructions de mémoire, sur les obéissances aveugles et sur les formes de résistance à l’oppression.
Comme enseignants, nous avons d’abord et essentiellement à expliquer, à mettre en perspective, à éclairer les zones plus obscures de la mémoire collective qui a tendance à déformer ou à transformer les réalités historiques, y compris pour les réduire, les simplifier, les falsifier ou les instrumentaliser dans un sens ou dans un autre. Pas plus que notre enseignement sur Guy Môquet ne consistait jusqu’ici à exalter ou à condamner son appartenance politique et son statut de résistant, pas plus il ne nous semble aujourd’hui historiquement juste et moralement acceptable d’en réduire l’itinéraire à une leçon de morale édifiante dictée par le seul désir ou le seul calcul du chef de l’exécutif de notre pays. Notre travail d’enseignant n’est pas de renchérir sur des constructions qui magnifient, arrangent, voire manipulent la réalité historique aux fins de masquer les méandres de l’histoire réelle ou aux fins de glorifier, dans une pure contagion émotionnelle, la valeur héroïque et sublime d’une attitude indéniable de courage devant la mort.
Or, en nous enjoignant de lire à tous les élèves cette lettre simple et poignante d’un jeune homme à sa famille alors qu’il va être exécuté, c’est exactement ce geste de commande émotionnelle qu’on nous demande de faire. Cette injonction relève expressément de la volonté de construire une morale d’Etat dont les enseignants seraient chargés de porter la bonne parole d’autant plus impérieuse qu’elle ferait communier la nation enfantine dans un recueillement fusionnel présenté comme indiscutable, sous peine d’être taxé d’esprit « anti-patriotique ». Contrairement à ce qu’ont pu dire ou écrire certains publicistes, il ne s’agit pas de prétendre que l’enseignement exclut par principe les sentiments et les émotions, et que c’est cette dimension « émotionnelle » qui effraierait les enseignants que nous sommes, trop méfiants à cet égard, trop « intellectuels » comme on dit parfois avec une curieuse insistance. Nous n’avons pas à nier ni à refuser toute dimension émotionnelle, mais nous savons aussi qu’il est très facile, à l’évocation des violences et injustices extrêmes de l’histoire, de faire communier élèves et adultes dans les pleurs, sans apporter pour autant le moindre élément de connaissance ni de compréhension du passé.
Comme le rappelait l’un d’entre nous dans une tribune rendue publique, seul le cadre d’un enseignement structuré et réfléchi permet d’aborder la complexité de l’histoire en résistant à sa caricature, voire à son déni pur et simple dans une construction idéologique qui ne conserverait que des gestes héroïques déliés de toute épaisseur historique. Cette cérémonie d’édification morale à laquelle on nous enjoint d’apporter notre concours d’enseignants ne correspond en rien à l’idée qu’on est en droit de se faire d’un service public et laïque d’éducation nationale ; elle tend bien davantage à instrumentaliser cette mission pour mener une stricte opération de communication politique d’autant plus détestable qu’elle se couvre de manière insistante d’un manteau de grandeur morale.
Il ne s’agit donc pas d’opposer une mémoire à une autre, une idéologie à une autre, mais de rappeler sans faux-fuyants que notre mission d’enseignants n’est pas d’être des prêcheurs de morale officielle, même si nous sommes aussi des éducateurs au sens plein du terme comme le rappelait le président de la République dans sa récente « Lettre » aux enseignants. Par conséquent, nous demandons que le ministre de l’Education nationale applique avec clarté et simplicité la volonté réaffirmée dans cette lettre de « laisser aux professeurs le libre choix de leur pédagogie » (Nicolas Sarkozy, Lettre aux éducateurs, p. 28). Forts de cette « confiance » qui nous est reconnue du fait de notre statut et de notre mission institutionnelle, nous savons et saurons user de notre « capacité de jugement » pour solliciter en cours les documents que nous jugeons appropriés à l’étude réfléchie des programmes que nous avons la charge d’enseigner. C’est le meilleur usage de la « valeur de liberté » pédagogique qui est précisément la nôtre, seule justification de notre métier comme le rappelait encore cette « Lettre ». A moins que les mots utilisés en la circonstance par le président de la République ne soient précisément que des mots de circonstance, aussi vite oubliés que proférés — ce que nous nous refusons à croire.
C’est pourquoi nous serons présents ce lundi 22 octobre devant le lycée Carnot, non pour obéir à une injonction qui n’a rien à voir avec notre travail d’enseignants, mais pour exprimer notre volonté de poursuivre sereinement ce travail de transmission des connaissances et de réflexion sur les valeurs, loin de l’agitation médiatisée et de la récupération politicienne dont la commémoration de la mémoire de Guy Môquet n’est aujourd’hui que le triste prétexte.
L’Humanité, 29 septembre 2007 – Tribune libre
Je la lirai, en toute lucidité… (Lettre ouverte au ministre de l’Éducation nationale.)
Par Aline Louangvannasy, professeure de philosophie au lycée Rive-Gauche à Toulouse, secrétaire régionale de la CGT Éduc’action Midi-Pyrénées.
Comment lire la lettre de Guy Moquet ?
Monsieur le Ministre,
Le 22 octobre 2007, je lirai la lettre du jeune Guy Môquet, puisque mon statut de fonctionnaire m’impose l’obéissance à ma hiérarchie. La lecture de ce texte sera l’occasion d’expliquer aux élèves comment l’école de la République a eu, à un moment donné de l’histoire française, pour fonction de construire artificiellement un sentiment d’identité nationale en enseignant aux jeunes Aveyronnais, aux jeunes Bretons, aux jeunes Alsaciens, une même langue et une même histoire. Une histoire événementielle construite de symboles, de héros, de batailles gagnées, de monuments commémoratifs, qui n’avait qu’un seul objectif construire une identité nationale et faire naître dans le coeur de chacun un même sentiment patriotique, sentiment qui a malheureusement conduit beaucoup d’entre eux à partir à la guerre la fleur au fusil. Ce bref rappel nous permettra de poser la question de la vérité historique et de l’instrumentalisation de l’histoire par le pouvoir politique. La lecture de cette lettre sera aussi l’occasion de poser la question éthique du sens de l’obéissance. Les policiers français qui ont arrêté Guy Môquet et ses camarades obéissaient aux ordres. Étaient-ils responsables ? Avaient-ils le choix ? Le ministre de l’Intérieur Pucheu et le sous-préfet Lecornu qui ont établi la liste des otages fusillés sont-ils coupables ? Mes élèves sont vifs d’esprit et ne manqueront pas l’occasion de faire d’eux-mêmes des parallèles avec l’actualité. Les policiers français et les préfets qui font du chiffre aujourd’hui, en condamnant à une mort certaine les sans-papiers qui ont fui leur pays, sont-ils responsables ? Sont-ils des criminels ? De même, le professeur qui devrait enseigner le sens de la critique, l’exigence de la vérité et qui se fait l’instrument du pouvoir en obéissant, est-il complice du pouvoir ? En cours de philosophie, nous pourrons aborder à partir de ces interrogations la thèse d’Hannah Arendt sur la banalité du mal. Inévitablement, par voie de conséquence, le débat portera sur le sens de la révolte et de la désobéissance. Ce qui nous donnera l’occasion de travailler un sujet de dissertation souvent donné au baccalauréat : « Peut-on désobéir à la loi ? » Nous reviendrons alors sur le sens de la révolte du jeune Guy Môquet et sur la question de l’engagement.
Monsieur le Ministre, j’aurais aimé que vous puissiez venir expliquer à mes élèves que la mort de Guy Môquet n’a pas été inutile. J’aurais aimé que vous leur expliquiez comment, en créant une fonction publique forte au service de l’intérêt commun, le gouvernement issu de la Résistance avait, à la Libération, posé les bases d’une société juste fondée sur la solidarité et le respect de la dignité de tous, d’une société qui ne se fermait pas aux exilés victimes de toutes les guerres qu’elles soient politiques ou économiques. J’aurais aimé que vous puissiez leur expliquer le sens de votre engagement à servir l’intérêt commun en leur donnant de vrais moyens pour étudier, de vrais moyens pour se construire comme des femmes et des hommes libres. Malheureusement, même si vous faisiez l’effort du déplacement, je crains que vous ne puissiez être crédible. Nous lirons la lettre de Guy Môquet alors que nous ne pouvons plus assurer les heures d’éducation civique obligatoires. Mes élèves ne sont pas dupes et c’est ce qui me donne de l’espoir dans l’avenir.